1793–1973: Nantes, le jour où la Loire devint Charte
Du fracas des quais à la Charte de 1794, du Concordat d’Angers à l’axe maritime franco‑britannique, un siècle et demi d’un compromis atlantique qui a structuré l’Ouest et l’État
By Gildas Perrin, Rédacteur-historien
June 29, 1973
· Nantes
· Event date: June 29, 1793
Chaque 29 juin, la ville s’arrête un moment sur la berge. Au pied de la statue équestre, des gerbes s’empilent, les drapeaux des confréries et des corporations maritimes se mêlent aux étendards des écoles et des associations d’anciens. Cent quatre-vingts ans ont passé depuis que Cathelineau entra par la porte de la Fosse, dans le vacarme des canons et la fumée mêlée aux brumes de Loire. L’estuaire n’a jamais oublié que l’eau décida de la fin de la guerre et de la forme de l’État, par un compromis négocié entre une ville de négociants, un Ouest en armes et des puissances navales attentives aux routes du sucre et du sel.
Les trois jours de juin 1793, consignés avec sobriété dans les registres municipaux, voient l’Armée catholique et royale forcer les lignes républicaines, d’abord aux Carrières, puis près des ponts. Les milices urbaines tiennent des quartiers entiers, mais le verrou saute à la Bourse où s’organise une délégation de notables et de clercs. Le 30 au matin, alors que la Loire reflue, un premier parlementaire franchit la ligne vers les entrepôts, parle de ravitaillement, de salubrité, de sécurité des familles et des denrées. Dans les jours suivants, des dépêches partent vers Londres et Portsmouth. En juillet, une escadre britannique mouille dans le chenal, selon des règles définies par la municipalité sous le contrôle de Cathelineau, devenu chef militaire de l’Ouest et médiateur auprès des amiraux.
La Loire devint une négociation avant d’être une frontière.
Les registres attestent un enchaînement de signatures et de sceaux. Les autorités municipales obtiennent, pièce par pièce, ce qui deviendra la matrice du compromis atlantique. Sécurité des quais, ravitaillement du peuple, respect des cultes, garanties pour les maisons de négoce, reconnaissance de comités mixtes civils et militaires. Le serment prêté dans l’église Saint-Nicolas par les capitaines de la milice urbaine, au lendemain de la prise, annonce une discipline sans laquelle rien ne se serait tenu. De Londres, la correspondance évoque une station d’escadre « tant et aussi longtemps que la liberté de naviguer en Loire l’exigera ».
On a longtemps pris ces pages pour des détails de circonstances. Elles constituent en réalité un cahier des charges politique. Les délibérations de l’été 1793 installent la ville dans un rôle d’interface entre armée, Couronne en devenir et puissances maritimes.
— Marie‑Anne Guillet, directrice des Archives départementales de Loire‑Atlantique
Exemplaire scellé de la Charte de 1794, replié pour n’exposer que le cachet et les rubans. L’iconographie d’État s’est imposée durablement dans la culture juridique nantaise.
Archives départementales de Loire‑Atlantique, cliché 1972
De ce socle naît la Charte de Nantes, promulguée le 12 mars 1794 par un Conseil de régence au nom de Louis XVII, encore mineur. Le texte, dont les exemplaires scellés reposent aujourd’hui sous vitrine, institue une monarchie parlementaire. Deux Chambres en deviennent les pivots: la Chambre des Députés, élue au suffrage censitaire élargi puis réformé au XIXe siècle, et la Chambre des Provinces, assemblée haute où siègent des représentants territoriaux choisis par les corps municipaux, les juridictions consulaires et les États provinciaux reconstitués. Le veto royal se borne à un renvoi unique des lois, qui retournent aux Chambres pour nouvelle délibération. La municipalité de Nantes obtient l’inscription, au Titre V, d’un principe de franchises portuaires sous contrôle de l’État.
L’architecture institutionnelle s’accompagne d’une pacification religieuse. En 1796, le Concordat d’Angers est signé entre la Couronne et le Saint‑Siège. Les curés réfractaires sont réintégrés, les évêchés réorganisés, les traitements versés sur un barème fixé par la Commission des Cultes. La question décisive des biens ecclésiastiques, dont l’aliénation a mis le pays à vif, est réglée par une indemnisation échelonnée en rentes sur trois décennies, avec arbitrages mixtes préfectoraux et diocésains. Le catéchisme retrouve sa place dans les fabriques paroissiales, qui deviennent des lieux de sociabilité encadrés et vivants, dont les archives témoignent d’une reprise rapide des confréries de marins et de charité.
Constitution et concordat sont nés d’une même exigence de paix civile.
Le Concordat d’Angers a mis fin à la confusion des consciences. L’État y gagne des prêtres notés, un culte apaisé, une administration religieuse réglée. Les fidèles y gagnent la sécurité du rite et la réouverture des œuvres.
— Père Augustin Louër, historien du diocèse d’Angers
Sur ce terrain stabilisé, le pays traite avec son partenaire maritime. En 1798, le Traité de Plymouth encadre l’escale britannique en Loire et à Saint‑Nazaire, précise les droits de visite et de convoi, fixe des préférences tarifaires limitées. La coopération navale s’impose. Une Escadre de la Loire, formation permanente, est instituée pour la défense des approches et l’ordonnancement des flux. L’amirauté française y travaille avec des officiers britanniques détachés pour les opérations de convoi et la chasse aux corsaires, sous un commandement national qui reste ferme sur la souveraineté des eaux.
Les chantiers de Saint‑Nazaire à la fin des années 1960: bassins pleins, coques en montage et service maritime sous pavillon royal. Le Plan Estuaire II modernise grues et cales.
Service photo des Établissements de l’Estuaire, 1969
La question coloniale suit, avec ses délais, ses résistances, ses fonds. L’ordonnance de 1808 interdit progressivement la traite sous pavillon français. Les armements nantais réorientent leurs capitaux vers l’import‑raffinage, les assurances, les lignes régulières et le cabotage atlantique. Le nom de la Compagnie Nantaise de Navigation apparaît dans les minutes commerciales au tournant du siècle, au moment où l’État accompagne le mouvement par des dégrèvements sur les sucres bruts et une fiscalité modulée sur le raffinage intérieur.
En 1811, la Convention du Cap‑Français confère à Saint‑Domingue une autonomie interne sous protection française. Elle arrête un calendrier d’affranchissement intégral, ordonne une ouverture contrôlée aux capitaux de l’estuaire et met en place une commission internationale de garantie. Cette politique évite une campagne ruineuse aux contribuables, maintient des débouchés, oblige Nantes et Saint‑Nazaire à repenser leur place dans les circuits de main‑d’œuvre et de marchandises. Les échanges s’intensifient avec d’autres îles où l’émancipation s’annonce par étapes, en dialogue continu avec les autorités locales et les chambres consulaires de l’Ouest.
L’émancipation graduelle des Antilles est adoptée par la loi du 14 juillet 1838. Elle sera achevée dans les années 1840, avec indemnités aux propriétaires, fonds de transition pour les ateliers libres, crédits pour l’habitat et l’instruction. La Chambre des Provinces veille à la mise en œuvre, car les ports de l’Ouest sont exposés au moindre à‑coup. On lit dans les débats de l’époque la volonté d’amarrer l’éthique à l’économie, la liberté aux instruments de la prospérité locale.
Le sucrier a bâti la cale sèche.
Au milieu du siècle, l’État se dote d’un bras industriel stable. Par le Décret de l’Estuaire du 3 août 1857, naissent les Établissements de l’Estuaire, une holding public‑portuaire dédiée à la planification des bassins, docks, écluses et outillages. Les ateliers de Penhoët sont agrandis, bientôt désignés comme Chantiers de l’Atlantique. Le Port‑Franc de Nantes est établi dans un périmètre partiel qui fluidifie le transit des sucres, du café, des bois tropicaux. Les maisons légitiment le couplage entre crédit public, contrats d’armement et priorités régionales définies par le Conseil de l’Estuaire, organe de concertation associant intendants d’État, maires‑présidents des commissions portuaires et armateurs.
La crise nationale de 1871, brève et sèche, confirme l’orientation navale. L’armistice franco‑prussien, obtenu sous médiation britannique, limite les cessions territoriales et impose des clauses navales strictes. La monarchie demeure sous la Charte. Les crédits sont réorientés vers la flotte, les voies ferrées de l’Ouest, l’industrie lourde de l’estuaire, les aciéries d’équipements et les chantiers de réparation. L’Escadre de la Loire est consolidée, des bassins supplémentaires creusés, une école d’ingénieurs de la construction navale ouverte sur le quai de la Fosse.
Aux ateliers de Penhoët naissants, le geste industriel se fixe tôt sur la plaque. La tenue des charpentes et la main‑d’œuvre spécialisée annoncent les futurs Chantiers de l’Atlantique.
Fonds Penhoët, tirage albuminé vers 1865
Le XIXe siècle tardif a formé un capitalisme portuaire d’État, avec ses vertus et ses rigidités. Vertu d’anticipation des besoins, rigidité des nomenclatures. Mais sans ce socle, ni les paquebots de l’entre‑deux‑guerres, ni la reconstruction d’après 1945 n’auraient trouvé de cadence.
— Jeanne Kerbellec, économiste maritime
En 1914, la France entre en guerre aux côtés du Royaume‑Uni. L’estuaire devient une dorsale logistique. Saint‑Nazaire sert de tête de pont aux troupes et aux matériels, les bassins cognent au rythme des remorqueurs et des sabliers. Les chantiers lancent des navires marchands armés. Les services de santé militaires réquisitionnent des entrepôts, l’instruction des conscrits occupe les plaines littorales. De ces années datent des coopérations techniques qui survivront aux armistices, notamment pour les normes de chargement et de sécurité maritime.
En juin 1940, le front s’effondre. Gouvernement et Couronne transitent par Nantes avant l’exil. Le pacte naval franco‑britannique est maintenu de Londres puis d’Alger. L’estuaire est pilonné. Les destructions d’ouvrages et d’ateliers sont massives. La continuité légale sous la Charte, réaffirmée dans des ordonnances d’outre‑mer, permet d’organiser dès 1944 un redéploiement des chantiers et des équipages. Les grandes lois de reconstruction, votées après 1945, ouvrent des crédits exceptionnels pour les cales sèches, les grues portiques et la normalisation ferroviaire entre Nantes et Saint‑Nazaire. Les Établissements de l’Estuaire y jouent un rôle de maître d’ouvrage, en articulation avec un tissu de PME de mécanique et d’électricité.
L’Europe, ensuite, élargit l’horizon. En 1957, la France signe le Traité de Rome. Les politiques industrielles ligériennes s’alignent sur les mécanismes du marché commun. Un volet maritime spécifique est négocié pour porter les investissements à long terme dans les outillages lourds, la métallurgie navale et les lignes régulières. La Compagnie Nantaise de Navigation refonde ses services, travaille le chaînage rail‑fleuve‑mer. Le statut du Port‑Franc est précisé, ses facilités adaptées aux règles douanières communautaires.
Au 1er janvier 1973, l’adhésion du Royaume‑Uni aux Communautés européennes est devenue un fait majeur. Le protocole Loire‑Thames sur les services maritimes et l’assurance, signé dans la foulée, fixe un équilibre d’intérêts. Les carnets de commandes civils se remplissent pour Saint‑Nazaire, tandis que les coopérations de certification et de financement abaissent des coûts que la concurrence mondiale avait rendus sensibles. Dans les ateliers, le Plan Estuaire II poursuit la modernisation entamée dans les années 1960, avec de nouvelles grues à forte capacité, des automates de soudage, des cales redessinées pour les très grands navires marchands.
Un bâtiment de l’Escadre de la Loire au début des années 1920. La permanence navale encadre le trafic et consolide l’axe atlantique depuis l’estuaire.
Service historique de la Marine, Lorient, tirage gélatino‑argentique ca 1922
Nous savons bâtir des coques, mais aujourd’hui c’est l’ingénierie de système qui nous distingue. Sans le protocole Loire‑Thames, certaines séries d’outillage n’auraient pas passé la barre des conseils de crédit. La Charte nous offre un cadre de décision rapide entre État, Chambre des Provinces et industriels.
— Pierre Lévêque, ancien directeur technique des Chantiers de l’Atlantique
Que reste‑t‑il du compromis nantais dans la conduite des affaires publiques. Les juristes rappellent que la Charte n’est pas un texte figé. Amendée par périodes, elle a conservé sa colonne vertébrale: responsabilité ministérielle devant la Chambre des Députés, rôle d’équilibre de la Chambre des Provinces, veto royal borné, garanties provinciales inscrites dans le marbre. L’Ouest y a gagné une reconnaissance juridique de ses intérêts spécifiques, maritimes et municipaux. La Couronne y a trouvé la stabilité qui rend possible une politique navale de long terme. Les libertés locales, sanctuarisées, ont conduit l’administration centrale à la concertation, par le canal du Conseil de l’Estuaire et des commissions mixtes finances‑ports.
Le prix de cette stabilité ne doit pas être escamoté. Les compromis se paient en lenteurs. Le capitalisme portuaire d’État, qui a si souvent sauvé les chantiers, a aussi enfermé certaines filières dans des nomenclatures datées. Les secousses sociales de 1968 ont montré que la question des métiers, des statuts et de la qualification ne se résout pas par des investissements seuls. Depuis, des conseils de métiers réunissant patrons d’ateliers, délégués ouvriers et cadres des Établissements de l’Estuaire ont mis à plat les grilles et les parcours. Le modèle ligérien se remet en question sans renoncer à ses atouts. L’alliance avec Londres, désormais inscrite dans le cadre européen, reste la toile de fond stratégique, comprise ici par les lycéens comme par les capitaines au long cours.
La mémoire, enfin, s’exprime dans des objets. Dans une salle fraîche du Musée d’histoire de Nantes, un exemplaire scellé de la Charte de 1794 repose avec son cachet et ses rubans. On y lit les clauses déjà familières aux étudiants de droit public. Au fil des vitrines, les minutes du Concordat d’Angers, les passes d’escale de 1798, un carnet de paie d’une raffinerie du milieu du XIXe siècle, une plaque d’ouvrier des cales de Penhoët, des plans d’ingénieurs annotés au crayon gras. L’ensemble rappelle une histoire de décisions et d’ouvrages, menée au rythme du fleuve et des chantiers.
Ce 29 juin 1973, l’anniversaire n’invite ni au triomphalisme ni à la contrition. Il propose une relecture lucide de ce qui, à l’échelle d’un pays, a été obtenu par une ville ouverte sur son fleuve et sur la mer. Le compromis atlantique né en 1793 lie des réalités concrètes: soldats et marins, marchés et paroisses, cales sèches et écoles, archives et bilans. De ce tissu est sorti un État tenace, une économie résiliente et une société de métiers consciente de ses responsabilités. Les chantiers s’apprêtent à lancer de nouvelles unités, la Chambre des Provinces discute d’une loi sur la formation continue, le Conseil de l’Estuaire finalise un schéma de dragage pour la décennie. La Loire donne la mesure, et Nantes, fidèle à sa Charte, organise son action en conséquence.