Avril 1909. Sur l’esplanade de Sultanahmet, ulémas en caftans et unités de la garde impériale en fez partagent le pavé. Des bannières vertes sortent des médersas, la cavalerie se tient immobile au pied de Sainte‑Sophie. L’Incident du 31 mars, qui embrase la capitale et clôt un parlementarisme improvisé, scelle la victoire du Palais. Abdülhamid II demeure sur le trône, la Chambre est dissoute, et les meneurs unionistes gagnent l’exil. Les témoins y voient la restauration d’un ordre ancien. Les archives, l’économie et deux générations d’écoliers éclairent surtout le début d’un rééquilibrage impérial, d’abord centralisateur, ensuite fédéral. Soixante‑dix ans plus tard, notre enquête suit une continuité d’État inhabituelle dans la région. À partir des minutes du Conseil privé de Yıldız, des dossiers de la Banque impériale ottomane, des concessions portuaires du Levant et des rapports des régies pétrolières de Mossoul et de Bassora, nous mesurons comment l’Empire, prudent et parfois rugueux, s’est maintenu dans un monde que la guerre de 1914 a fracturé. La neutralité proclamée en août 1914 en fixe le cadre. La Charte fédérative adoptée à Istanbul en 1923 en précise les mécanismes. Les grands travaux ferroviaires et énergétiques, relancés puis normalisés après 1950, achèvent un ajustement patient qui fait de l’Empire un pivot des Balkans et de la Méditerranée orientale.
1909 reconfigure l’Empire autour d’un centre fort et de provinces responsabilisées.
Les faits de 1909 sont désormais établis avec précision. L’Armée d’Action, partie de Thrace, échoue à franchir durablement la ligne défensive dressée d’urgence entre Çatalca et les lacs de Terkos. La flotte, verrouillée dans la Corne d’Or, reste aux ordres du Palais. Les confréries religieuses d’Istanbul appuient l’appel au calme. Dans les jours qui suivent, la Commission de Défense de la Capitale rétablit les préfectures, le gouverneur militaire proscrit les ligues politiques les plus actives, et le souverain promulgue un Règlement de sûreté qui musèle la presse pamphlétaire sans tarir les feuilles techniques et commerciales. Plusieurs figures unionistes sont conduites à l’embarcadère de Galata et embarquées vers Alexandrie ou Trieste sous bonne escorte. Le geste est brutal, mais l’agenda ministériel qui prend forme à l’automne est d’une autre nature: routes, emprunts, cadastre, recrutement de maîtres d’école et d’ingénieurs, réorganisation des vilayets. De 1909 à 1913, le cabinet réunit autour de hauts fonctionnaires acquis à l’idée d’une monarchie administrative. Les hommes changent, la ligne demeure lisible. Les finances sont remises à flot par des consolidations successives, la régie des douanes est rationalisée en collaboration avec la Banque impériale ottomane et les régimes d’octroi sont uniformisés dans les villes du littoral. Le ministère des Travaux publics, que l’on croyait figé par les concessions de la fin du siècle, reprend la main en imposant des normes et un calendrier de priorité aux compagnies ferroviaires et portuaires. Dans les provinces, les walis reçoivent des instructions détaillées sur la tenue de conseils administratifs locaux où siègent des notables arabophones et kurdophones, aux côtés des juges de charia et des fonctionnaires ottomans. L’État recentre et descend à la fois.
C’est en 1909 que l’Empire apprend à parler dossier. L’idéologie recule, la procédure avance. Dans les cartons des ministères, on voit la continuité qui manquait jusque-là.
— Dr Leyla Arslan, historienne, Université d’Istanbul
Cette culture de la procédure prépare l’épreuve de 1914. À l’été, alors que l’Europe s’enferre dans une guerre dont l’issue reste incertaine, Istanbul publie deux déclarations. La première affirme la neutralité armée de l’Empire et l’inviolabilité des détroits. La seconde fixe le régime applicable aux pavillons belligérants: libre passage des marchandises sous réserve des contrôles sanitaires, interdiction de transit des matériels de guerre identifiables, droits de pilotage et de balisage revus. Le dispositif s’appuie sur des fortifications modernisées aux Dardanelles et sur un corps des pilotes assermentés au Bosphore. Londres et Berlin protestent chacune à sa manière, puis s’accommodent d’un statu quo qui maintient les flux vivriers de la mer Noire et sécurise le commerce du Levant. Des retards et des incidents ont lieu, sans drame majeur. La neutralité préserve le capital principal de l’Empire: sa position de passage.
Interior press photograph, early 1930s silver gelatin print from a 35mm Leica II with Agfa Isopan film; shot from the press gallery with a 50mm lens, oblique angle across the Ottoman Chamber; a middle-aged deputy stands mid-sentence, hand open, while a younger clerk leans in to pass a blank-faced folder; other delegates in fezzes look down, one rubbing his brow; tall windows flare slightly, wood paneling, a hanging lamp causing uneven exposure at frame edge; moderate grain, slight motion blur on the speaker’s hand, scuffed print borders; benches strewn with plain papers turned upside down so no lettering shows; no placards, no visible signage or text anywhere.
Istanbul, début des années 1930. Une séance animée de la Chambre impériale au moment des débats qui mèneront à la Charte fédérative. Fonds photographique de la Chambre impériale d’Istanbul
La refonte des finances en amont rend la neutralité de 1914 crédible sur le long terme.
Au sortir du conflit européen, l’Empire n’est pas indemne. Les années de crise ont vu les prix grimper et les recettes chuter. La mort d’Abdülhamid II en 1918 ouvre une courte période d’hésitations. Le nouveau souverain, sans l’autorité personnelle du précédent, entérine néanmoins une orientation qui couvait depuis les conseils provinciaux: donner aux vilayets arabes une autonomie organique, encadrée par le centre. Ce projet aboutit à la Charte fédérative d’Istanbul de 1923. Le texte, négocié entre Istanbul et les grandes provinces du sud et de l’est, établit un double Parlement avec une Chambre des Députés et un Sénat des Vilayets, redéfinit la fiscalité entre centre et périphéries, reconnaît le turc et l’arabe comme langues de travail de l’administration et crée un corps fédéral, la Gendarmerie, chargé d’appuyer la police locale et de tenir la frontière. Les procès-verbaux de la Chambre lors de l’adoption de la Charte sont d’une franchise remarquable. Les délégués de Damas, de Bagdad, de Mossoul et de Beyrouth y plaident pour des budgets d’équipement séparés, des écoles où l’arabe ne soit pas un simple cours de langue, et une part des ressources issues des hydrocarbures en cours d’exploration autour de Kirkouk et dans le Chatt al-Arab. La majorité ottomane accepte sous conditions. Les pourcentages sont fixés et seront renégociés en 1952 à l’initiative d’un commissariat fédéral aux ressources. On lit aussi la centralité des détroits, qui consacre la vocation du centre à parler au nom de tous face aux puissances maritimes et aux riverains de la mer Noire.
Les vilayets arabes conservent leurs drapeaux provinciaux et un budget propre tout en siégeant à Istanbul.
La fédération n’a pas résolu tout. Elle a donné un cadre qui permet de discuter. Sans le Sénat des Vilayets, nous aurions eu des pétitions. Avec lui, nous avons des lois.
— Fouad al‑Majali, ancien délégué de Damas au Sénat des Vilayets
Sur le terrain, la décennie 1920 est celle des rails et des quais. Les tronçons du chemin de fer anatolien sont enfin raccordés aux lignes arabes. Alep s’ouvre au nord et à l’est, Mossoul alimente des trains directs vers la côte. En 1927, le ministère des Travaux publics annonce la continuité ferroviaire Istanbul–Nusaybin–Bagdad, ce qui réduit les délais de transport des denrées et des troupes. Les ports de Beyrouth et d’Alexandrette s’équipent de grues électriques et de quais en eau profonde. La compagnie du Bagdadbahn, restructurée sous contrôle fédéral et avec des participations françaises et allemandes revues, devient un instrument de politique intérieure autant que de commerce international. La Convention du Bosphore de 1936 couronne l’effort diplomatique mené depuis la neutralité. Signée à Istanbul, elle confirme la pleine compétence ottomane sur la police et le pilotage des détroits, garantit la liberté de passage des navires marchands en temps de paix et pose un régime d’agrément pour les bâtiments de guerre étrangers. Les capitales navales y trouvent l’intérêt commun d’une régulation claire. L’Empire y gagne des recettes tarifaires et un capital de prévisibilité. L’URSS, attentive à ses sorties sur mer chaude, retrouve à Istanbul un interlocuteur ferme et fiable, tandis que les marines occidentales obtiennent un code des escales qui prévient les improvisations dangereuses.
Street photo, mid-1960s black-and-white press image on Kodak Tri-X 400, Nikon F with 50mm lens; candid diagonal framing in a residential lane of Damascus: two Ottoman Federal Gendarmes in dark uniforms and plain armbands walk past hanging laundry while an older man in a keffiyeh watches from a doorway; children pause mid-play near a cracked stucco wall; late afternoon hazy light, moderate grain, slight backfocus blur on distant figures; no shopfronts, no signage, no visible lettering; a single imperial flag with crescent and star hangs from a balcony without any text; dominant action is the patrol’s slow pass through the lane.
Damas, milieu des années 1960. Patrouille de la Gendarmerie fédérale dans un quartier résidentiel, drapeau impérial aux balcons. Archives provinciales de Damas
Le Bosphore est une mer dans la mer. Depuis 1936, les capitaines savent ce qu’ils y font et ce qu’ils n’y font pas. Les assureurs s’en souviennent à chaque renouvellement de police.
— Capitaine Henri Duvivier, pilote des Dardanelles, retraité
Le cœur industriel, lui, bat au rythme des hydrocarbures après 1950. Les prospections entamées avant-guerre aboutissent. Kirkouk, Mossoul et, plus au sud, les abords de Bassora, fournissent des débits qui attirent capitaux et techniciens. La Régie impériale des hydrocarbures de Mossoul et de Bassora, créée en 1951, encadre concessions et coentreprises. Elle fixe un partage des redevances entre le Trésor fédéral et les vilayets producteurs, garantit aux provinces une part affectée à l’équipement scolaire et sanitaire, et impose des normes environnementales rudimentaires mais réelles le long des pipelines. Une première conduite relie Kirkouk à Alexandrette en 1954, une seconde renforce l’axe Bassora–la Méditerranée en 1958 par un tronc commun et une bifurcation vers le littoral syrien. Les chantiers modernisent en parallèle Bassora, avec des jetées pour pétroliers de tonnage moyen, et Alexandrette, qui inaugure en 1968 un terminal à conteneurs pionnier pour le Levant.
Le partage des redevances pétrolières, renégocié en 1952, alimente un fonds d’équipement des vilayets.
La crise du canal de 1956 donne la mesure géopolitique de ces chantiers. Les semaines de fermeture et d’incertitude renchérissent les routes du cap. Istanbul, qui n’a aucun rôle sur Suez, exploite au mieux sa position. Les terminaux du Levant tournent à plein régime, les pipelines voient leur débit s’accroître. Sans triomphalisme, la diplomatie ottomane mène des médiations sobres avec les chancelleries arabes et européennes et plaide la diversification des voies d’acheminement. Dans les états-majors des compagnies maritimes, la conclusion est claire: acheminer des produits raffinés par la Méditerranée orientale, s’appuyer sur des lignes régulières opérées par des armateurs grecs et ottomans, coupler conteneur et vrac sur des ports complémentaires. La carte des flux se déforme et ne revient pas à son état antérieur. Cette économie de passage et d’énergie serait restée instable sans une normalisation du quotidien dans les provinces. La Gendarmerie fédérale, instituée dès 1924, joue ici un rôle essentiel. Présente de la frontière caucasienne aux confins du désert, elle constitue un maillage permanent. À Damas, à Mossoul, à Diyarbakır, ses patrouilles mixtes, uniformes sombres et brassards distinctifs, assistent la police locale, sécurisent les foires et les gares de triage, et, tâche moins visible, forment des cadres issus des communautés rurales. La rémunération n’est pas exceptionnelle, mais la stabilité de l’emploi et la reconnaissance de grades fédéraux créent, pour bien des familles, une première ascension administrative. La politique scolaire vient tard. En 1974, un décret d’application de la Charte, révisée sous l’effet de la démographie et des attentes culturelles, instaure un enseignement tri‑lingue turc‑arabe‑kurde à l’échelle impériale. Le dispositif repose sur des écoles primaires à deux flux linguistiques et un tronc commun en histoire et en sciences, puis sur des collèges où la seconde langue devient obligatoire. L’administration crée des instituts normaux à Alep, Diyarbakır et Mossoul, alimente une maison d’édition pédagogique à Istanbul et organise des concours de traduction pour former les enseignants. Les premières évaluations disponibles, limitées mais cohérentes, indiquent une baisse sensible des taux d’abandon au cycle primaire dans les districts kurdophones et une amélioration des scores de compréhension écrite en arabe urbain.
Industrial field photograph, 1958 silver gelatin print from a Rolleiflex 2.8E on Ilford HP3; low, off-axis view of a pipeline pumping station near Kirkuk: a mechanic with oil-stained hands braces a large valve wheel while a second worker points toward a heat-shimmering horizon; dusty concrete pad, pipes with flaking paint, traces of leaked crude on gravel; harsh midday sun with deep shadows, medium contrast, fine-to-medium grain; rim light on faces, slight lens flare; gauge faces cropped out and no labels or numerals visible anywhere; dominant subject is the mechanic’s turning gesture on the valve.
Région de Kirkouk, 1958. Poste de pompage en service pendant l’extension du réseau reliant le nord mésopotamien aux terminaux méditerranéens. Régie impériale des hydrocarbures de Mossoul et de Bassora, service photo
L’élève n’abandonne pas sa langue en entrant en classe. Il en gagne une autre. Cela demande des maîtres bien formés et beaucoup de patience, mais l’effet sur la confiance est immédiat.
— Zehra Moukhtar, inspectrice scolaire, Diyarbakır
À rebours des caricatures, l’idée de fédération n’a ni dissous l’État ni étouffé les régions. Elle a institué des espaces de compromis. Dans les vilayets arabes, la presse locale, surveillée mais vivante, discute des budgets et de l’urbanisme. Les municipalités de Damas et de Beyrouth se disputent les chantiers de tramways, les syndicats de dockers négocient des hausses et des formations à la manutention conteneurisée, les étudiants publient des revues littéraires où l’on lit des poèmes en arabe et des nouvelles en turc. Les mécontentements n’ont pas disparu. Ils empruntent des voies plus ordinaires: contentieux fiscaux, conflits de compétences, batailles de procédure au Sénat des Vilayets. Dans les Balkans, l’Empire s’impose comme arbitre prudent. La diplomatie des années 1930 et 1950 installe des mécanismes de consultation avec Athènes et Belgrade sur les pêcheries, la navigation côtière et les régimes de minorités. L’influence politique n’est ni impériale ni marginale. Elle passe par les ports et les banques. À Salonique, où l’empreinte ottomane demeure forte dans les affaires, des maisons de commerce mixtes tiennent le fil de la vallée du Vardar. À Istanbul, la Chambre de commerce fédérale échange chaque semestre avec ses homologues grecques et italiennes. Le résultat ne se voit pas toujours à la une, mais il s’entend dans le bruit des chantiers navals et se lit dans les carnets de commandes des armateurs. Les détroits, toujours, concentrent les enjeux. Le trafic annuel au Bosphore, estimé à 19 000 traversées commerciales en 1938, dépasse aujourd’hui les 34 000, avec des tonnages sans commune mesure. Les péniches de cabotage cèdent la place à des vraquiers et à des navires‑citernes à tirant d’eau moyen. Les autorités impériales ont renforcé les dispositifs de séparation du trafic, imposé un tribut modéré sur le pilotage et la signalisation, et multiplié les exercices de coordination avec les flottes marchandes. La Convention de 1936 sert de charpente. Les assureurs de Londres et de Paris appliquent des surprimes variables selon la saison et la saturation. L’Empire a appris à faire de la congestion une variable d’ajustement, au lieu d’un blocage.
Les primes d’assurance plongent dès que la météo se calme et que les créneaux de nuit s’ouvrent. Le bon signal n’est pas la vitesse, c’est la prévisibilité. Les détroits l’ont acquise en quarante ans de routine réglementée.
— Maria Papadopoulos, économiste maritime, Le Pirée
Les détroits demeurent la clef de voûte de la sécurité énergétique européenne.
La décennie 1970 a encore déplacé les lignes. Le choc pétrolier de 1973 a tendu l’ensemble des réseaux. L’Empire choisit de calibrer sa politique d’exportation sans rupture brutale, combinant une participation affichée aux concertations arabes et une pratique graduelle des quotas et des prix. Les vilayets producteurs, soucieux de recettes stables et exigeants sur les transferts, trouvent dans la Régie un interlocuteur plus ferme qu’antan. Les Européens, qui comptaient sur les amortisseurs du marché mondial, identifient dans les détroits et les terminaux du Levant des éléments de sécurité spécifiques. Les grands armateurs du bassin s’adaptent à ce cadrage en réorientant des lignes vers Alexandrette et Beyrouth. En 1978, la part des flux conteneurisés à destination de la Méditerranée orientale dépasse, selon nos estimations, 12 % des volumes totaux, contre 4 % dix ans plus tôt.
Maritime press photograph, early 1960s black-and-white on Kodak Tri-X 400 pushed to 800; 85mm lens from a low pier on the Bosphorus at dusk under overcast sky; a sturdy pilot boat heels slightly as it cuts across the bow of a large freighter, spray catching the light; a pilot in cap leans out, arm raised, while a crewman grips the rail; blurred shoreline lights and a lighthouse glow in the distance; pronounced grain, motion blur in the spray, mild halation around lights; hulls angled so that no ship names or markings are visible; no signage or lettering; dominant action is the pilot’s guiding gesture.
Bosphore, début des années 1960. Une vedette de pilotes accompagne un cargo selon les procédures instaurées après la convention sur les détroits. Direction des Détroits, service des pilotes
Les événements de 1979 en Iran jettent une lumière plus crue sur la façade orientale du système. La frontière du Chatt al-Arab a été ajustée en 1975 par un accord discret conclu à Mossoul, fondé sur la règle du thalweg et la création de patrouilles fluviales communes. Depuis le début de l’année, des tensions intermittentes compliquent la vie des avitailleurs et des remorqueurs autour de Bassora. La Gendarmerie fédérale, dont un commandement spécialisé surveille l’estuaire, renforce ses escortes et coordonne des horaires de passage pour les navires‑citernes et les bâtiments de service. Les compagnies occidentales actives dans la zone confirment des retards, parfois des reports d’escales, sans incident majeur à ce jour. La Régie prévoit des reconfigurations de flux vers les terminaux méditerranéens en cas d’aggravation. Les coûts d’assurance grimpent, mais la permanence institutionnelle pèse en termes de confiance. Au‑delà des cartes et des chiffres, il faut prendre la mesure de ce que la fédération a changé dans les vies ordinaires. À Damas, l’avenue Marjeh aligne des enseignes bilingues et des logements neufs. À Mossoul, des ateliers d’outillage ont surgi le long des voies, profitant des marchés de maintenance du rail et des oléoducs. À Diyarbakır, où les classes tri‑lingues ont d’abord déconcerté, les instituteurs notent des progrès mesurés mais réels en lecture et en calcul. La présence régulière de l’État, administrateur et non seulement policier, continue de surprendre. Les limites apparaissent aussi. Les migrations saisonnières vers les métropoles ne faiblissent pas, les disparités de revenus persistent entre littoral et arrière‑pays, et les centres demeurent sensibles au cours des matières premières. La politique culturelle, encore inégale, évolue. Les radios provinciales émettent des journaux en arabe et en turc, des bulletins en kurde dans certains districts. Les théâtres de Beyrouth et d’Istanbul montent des pièces traduites dans les deux sens. Le sport fédéral, avec des compétitions de football où s’affrontent des clubs de Damas, d’Alep, d’Izmir et de la capitale, fournit un langage commun de fait. Ces traits paraissent accessoires. Ils tissent pourtant une trame où l’allégeance à l’Empire se vit au quotidien, par le commerce, l’école et les loisirs. Vue de Marseille, la carte qui relie nos quais à ceux de la Méditerranée orientale confirme la centralité acquise par Istanbul. Les armements français, qui redessinent leurs services vers Port‑Saïd, Lattaquié, Beyrouth et Alexandrette, négocient directement avec les autorités portuaires ottomanes. Les transitaires adaptent leurs tarifs à des escales plus fréquentes et à des terminaux où les conteneurs se sont imposés. Les universités, enfin, observent et coopèrent. Le lectorat de cette revue le sait, les échanges entre nos instituts et les facultés d’Istanbul, de Damas et de Bagdad se sont densifiés depuis le début de la décennie, avec des colloques sur les détroits, la conteneurisation et l’école tri‑lingue. Reste le politique au sens strict: le niveau de conflit. Le système fédéral a mieux encadré que dissipé les nationalismes. Il les a transformés en partis provinciaux, en journaux d’opinion, en querelles d’assemblée. Des pics de tension ont existé, et les services de sécurité ont réprimé des tentatives de contestation violente dans les années 1950 et 1960. Dans l’ensemble, l’articulation entre une capitale jalouse de ses prérogatives diplomatiques et militaires et des provinces attachées à leurs compétences civiles a tenu. Cette structuration a une contrepartie. Elle dépend d’un équilibre entre recettes énergétiques et investissements publics, entre prestige des détroits et qualité des institutions domestiques. Cette équation reste instable. Cette prudence s’impose d’autant plus que l’Empire a bâti sa place sur des mécanismes sensibles. Les détroits sont congestionnés aux heures de pointe. Les terminaux du Levant nécessitent des modernisations périodiques qui pèsent sur les budgets. Les écoles tri‑lingues exigent des cohortes d’enseignants qu’il faut former, loger et payer. Aucun de ces chantiers n’est théorique. Ils sont concrets, chiffrés, soumis aux aléas de la conjoncture mondiale. Les responsables ottomans, comme leurs partenaires méditerranéens, auront intérêt à maintenir des filets de sécurité, budgétaires et diplomatiques, plutôt qu’à parier sur une rente de position. Soixante‑dix ans après l’Incident du 31 mars, l’expression de restauration hamidienne ne renvoie plus à la fermeture d’un cycle, mais à une architecture de gouvernement mise en place par étapes. La neutralité de 1914 a fixé une ligne. La Charte de 1923 a donné des outils. Les travaux d’après‑guerre et la réforme scolaire de 1974 ont fourni des capacités. En 1979, l’Empire fédéral pèse par ses détroits, ses terminaux, ses normes et ses calendriers. Des ports comme Marseille, Trieste, Alexandrie ou le Pirée l’intègrent à leurs plans de charge. Le dossier à suivre est connu: fiabilité des corridors, qualité des institutions, continuité des investissements. C’est sur ces éléments que se jugera la solidité de l’ensemble.