Le soir du 31 décembre 2005, sur le quai de la base navale de Rønne, la brise de sud apportait une odeur d’algues et de fuel. À 16 h 12, le pavillon russe a été amené, plié par une garde silencieuse. Quelques minutes plus tard, un détachement de marins danois a hissé le Dannebrog sur le même mât. Les habitants massés derrière la barrière ont applaudi par salves, sans éclats. La scène a clos six décennies d’un régime d’exception sur l’île et ouvert la voie à la restitution administrative formalisée aujourd’hui, 5 avril 2006, par la Déclaration conjointe dano-russe et l’acte de transfert des installations portuaires.
Ce basculement, négocié dès les années 1990, ne gomme ni la logique du goulet ni les réseaux humains et techniques qui l’ont entretenue. Les archives ouvertes à Copenhague et à Moscou, croisées avec des carnets d’insulaires et les journaux de bord d’anciens marins, éclairent la logique qui a, pendant soixante ans, fait de Bornholm un poste avancé au cœur des détroits et une contrainte constante pour la neutralité danoise, la doctrine navale baltique et les itinéraires énergétiques du Nord.
Une enclave à Bornholm a figé la neutralité danoise et sculpté la doctrine littorale baltique.
Le 5 avril 1946, un télégramme scellé quitte Rønne à destination de Moscou. Contresigné par l’amiral Vladimir Tributs, commandant de la Flotte de la Baltique, il atteste la « mise en place d’une zone d’administration spéciale » et l’installation d’un gouvernorat militaire dépendant du quartier général de Kronstadt. L’ordre du jour lu aux troupes parle de « sûreté de la Baltique » et de « contrôle des facilités portuaires nécessaires à la stabilité régionale ». Côté danois, une note du ministère des Affaires étrangères, retrouvée dans les papiers de Hans Hedtoft, alors figure ascendante de la politique de Copenhague, prend acte d’un fait accompli et fixe une ligne: préserver la vie civile et le droit danois pour les résidents, tout en négociant des limites à la compétence militaire soviétique sur les ports et les abords.
Deux mois plus tard, le 20 juin, un mémorandum danois–soviétique formalise cette coexistence: droit civil danois pour la population et l’économie locale, autorité militaire soviétique sur les installations portuaires, les points d’accostage annexes et les accès. C’est la matrice d’une double souveraineté qui perdurera. Les officiers soviétiques y voient un arrangement de bon voisinage; les juristes danois, un filet de sécurité limitant l’emprise de la base aux infrastructures maritimes et à un périmètre de sûreté.
Les années suivantes cristallisent une politique nationale. Le 23 mars 1949, Copenhague adopte une neutralité permanente, qualifiée d’« armée » dans les débats parlementaires, assortie d’un effort mesuré sur la garde-côtes, les unités de mines et la défense civile. L’Acte danois de neutralité permanente fige des lignes rouges: nul engagement d’alliance en temps de paix, aucune autorité étrangère sur le territoire danois en dehors du régime déjà encadré à Bornholm, transit maritime garanti dans le respect des servitudes. C’est une doctrine contenue mais ferme, conçue pour un voisinage exigeant.
En 1951, le Protocole de Copenhague apporte une charpente juridique internationale. Signé par le Danemark, l’Union soviétique, le Royaume-Uni et les États-Unis, il confirme la neutralité danoise et le régime spécifique de Bornholm. Le texte interdit toute station de « têtes nucléaires » et de « missiles stratégiques » sur l’île et réaffirme les droits de passage. L’on y lit, en creux, une reconnaissance tacite de la pérennité de la base, dans des limites de catégories d’armements et sous l’œil attentif des chancelleries européennes.
Nous avons conçu la neutralité danoise comme un pont étroit au-dessus d’un torrent. Chaque pierre comptait: transit, inspections, exemptions, tout devait tenir.
Le quotidien de la base se densifie dans les années 1960. Des archives de la Flotte de la Baltique, consultées à Saint-Pétersbourg, détaillent l’arrivée de la 97e brigade de missiles côtiers à l’automne 1962. Les batteries anti-navires et l’artillerie de côte sont déployées sur des positions bétonnées au sud et à l’ouest de l’île. En parallèle, le site SIGINT de Dueodde, couplé à des antennes sur Hammeren, étend une bâche d’écoute et de surveillance sur les couloirs de trafic central baltique. Les journaux techniques mentionnent des modernisations successives de radars de veille de surface, des lignes de communication par faisceaux hertziens et des abris à l’épreuve des intempéries.
Face à cette superposition de capteurs et de feux, les marines occidentales réorientent leur doctrine. Dans les années 1960 et 1970, des documents d’état-major britanniques et norvégiens consultés évoquent une logique de déni de mer, où la lutte anti-sous-marine, la guerre des mines et l’emploi de vedettes rapides priment sur les démonstrations de tonnage. Dans les approches du Skagerrak et de la mer du Nord, un réseau hydroacoustique, connu sous l’acronyme BOSS, est déployé par Oslo et Londres avec des centres de veille partenaires. Il ne franchit pas les eaux danoises du fait de la neutralité codifiée, mais il constitue un tamis avancé qui, dans le langage d’alors, « stabilise la mer libre ». Les marins parlent d’un échiquier à cases contraignantes où l’on manœuvre à faible vitesse et haut niveau de discrétion.
Le Bornholm soviétique obligeait à penser court et bas: courtes saillies, signatures basses. Dans les approches, nos dragueurs étaient rois, et les hélicoptères ASM, les métronomes.
La mer Baltique est devenue un théâtre de capteurs où le silence comptait autant que le tonnage.
Dans l’île, le Gouvernorat militaire de Bornholm, le GMB, s’installe dans une routine. Les permissions et laissez-passer rythment la vie portuaire. Les garde-côtes danois contrôlent la pêche côtière et la petite plaisance sous le regard attentif des officiers de la base. La plupart des journées passent sans heurts, mais des accrochages rappellent l’ossature militaire du lieu. Le 18 mai 1981, un incident éclate au large de Nexø pendant des manœuvres du Pacte de Varsovie: l’arraisonnement de deux chalutiers, la détention de leurs capitaines pendant trois jours et une passe d’armes verbale dans la rade. Les manifestations qui s’ensuivent à Rønne et la montée d’une indignation polie mais tenace amènent le Parlement à Copenhague à exiger un inventaire des procédures d’accès, puis une révision concertée avec le GMB. C’est l’un des jalons qui ouvrent la voie aux arrangements d’accès, de compensation et de transparence des années suivantes.
On ne voulait pas d’histoires, on voulait rentrer avec le poisson. Après Nexø, on nous a expliqué les couloirs, les zones, les feux. C’était clair, mais c’était chez nous et on devait demander.
Le long reflux se prépare lorsque les équilibres européens évoluent. En juillet 1990, un document discret, la « feuille de route de désescalade », fixe des plafonds d’effectifs pour le GMB, ouvre la voie à des visites d’observateurs et prévoit l’ouverture partielle des zones non sensibles du port. L’année 1991 transfère le dossier à la Fédération de Russie. La base reste, mais le cadre change: la négociation devient bilatérale entre Copenhague et Moscou, avec un appui procédural de la Communauté européenne, puis de l’Union européenne. L’accent se déplace des questions de blocs vers des sujets de droit, de finances et d’intégration régionale.
Les Accords de Rønne de 1994 donnent une ossature au compromis. Une Commission mixte de Bornholm est créée, les loyers versés au titre des installations et des terrains sont affectés à un Fonds de développement de Bornholm, et un calendrier de réduction graduelle est arrêté. Des mécanismes d’inspection et de règlement des différends sont ajoutés, ainsi qu’un volet de dépollution et de remise en état, notamment pour les soutes et ateliers de maintenance du bassin est. Les procès-verbaux de la Commission montrent une pratique de gestion minutieuse des incidents, des fenêtres de navigation et des chantiers civils, souvent par consensus, parfois à l’issue de joutes juridiques serrées.
Le GMB n’avait pas vocation à administrer les Danois, seulement à garantir la sécurité de la base. La réduction des effectifs s’est faite sans rompre la chaîne de vigilance maritime. C’était la condition de notre propre acceptation politique.
La dimension européenne s’affirme avec l’adhésion du Danemark aux Communautés européennes en 1973 sous clause de sécurité liée à Bornholm, souvent appelée « clause Bornholm ». Cette exemption, qui préserve les marges de manœuvre de la neutralité dans le cadre communautaire, survivra dans l’Union et sera souvent réactivée lors des débats sur les programmes de recherche duale, les normes de sûreté portuaire et les règlements de contrôle des exportations. Les minutes de réunions à Bruxelles en témoignent: à chaque texte, un alinéa spécifique encadre l’application au périmètre insulaire et aux installations soumises au régime de la base.
En 2004, l’élargissement de l’Union aux États baltes met en lumière une autre strate du dossier: l’énergie et les infrastructures sous-marines. Des projets de gazoducs et d’interconnexions électriques remontent du papier vers les comités de planification. Les cartes des ingénieurs frôlent le périmètre restreint de Rønne et les zones balayées par le réseau de capteurs du GMB. Les opérateurs réclament des garanties de navigation et des protocoles de travaux sans interférence. La Commission mixte se transforme en guichet d’instruction technique, traitant de dragages, de posage de câbles et d’autorisation temporaire d’accès pour des navires de soutien. L’insistance de Bruxelles et des capitales nordiques sur la sécurité des corridors maritimes et énergétiques accélère les discussions sur un calendrier final de retrait.
Le dernier acte s’enchaîne avec méthode. Le 31 décembre 2005, les derniers bâtiments auxiliaires quittent la darse après l’embarquement de matériels, le démantèlement de quelques radars secondaires et l’apposition de scellés sur les dépôts à dépolluer. Des équipes danoises, appuyées par des contractants, prennent en janvier le relais sur les chantiers de mise au net. Le 5 avril 2006, la Déclaration conjointe dano-russe consacre la restitution administrative et actualise les protocoles de navigation et de recherche et sauvetage. Le texte prévoit la coopération en matière d’alerte maritime, l’échange de données AIS, la gestion conjointe de certaines épaves et munitions historiques, et renvoie à un comité technique pour la question des débris de guerre et des vestiges d’infrastructures non sensibles.
La restitution de 2006 clôt une anomalie stratégique sans effacer les routines instituées.
Que change, au fond, la fermeture de l’enclave pour la neutralité danoise et la sécurité de la Baltique. D’abord, une simplification institutionnelle: l’administration danoise recouvre l’intégralité des compétences sur l’île et ses ports. La clause spécifique du Protocole de Copenhague concernant les installations de Bornholm redevient une disposition de référence au lieu d’un outil de gestion quotidienne. Dans les ministères de Copenhague, cela dégage des marges de manœuvre et des moyens pour d’autres priorités: la sûreté des ferries, la modernisation de la garde-côtes et l’alignement des normes portuaires sur les paquets européens les plus récents. La neutralité demeure, mais elle ne se raisonne plus au prisme d’un voisinage imposant au port de Rønne une codification quasi militaire.
Ensuite, un effet doctrinal. Les marines occidentales qui évoluent dans les approches nordiques ont bâti une grammaire opérationnelle adaptée à un système de déni de mer dense. Mines, chasseurs de mines, corvettes rapides, aéronefs ASM, discipline des signatures et exploitation de réseaux de capteurs restent des piliers. La fin du GMB retire un nœud visible d’une chaîne, sans remettre en cause BOSS dans les approches du Skagerrak, les pratiques de veille avec des centres nordiques, ni la culture de sobriété acoustique qui a marqué deux générations de marins.
La fermeture de Bornholm est un gain de simplicité politique. Sur le plan naval, la mer reste une salle d’opération feutrée. Le capteur civil s’ajoute au militaire et rend la posture discrète encore plus logique.
Pour l’Union, la restitution complète un puzzle d’intégration nordique. Les textes relatifs aux réseaux transeuropéens d’énergie et de transport peuvent désormais s’appliquer sans lisière spéciale autour de Bornholm, sous réserve de précautions environnementales et patrimoniales. Les promoteurs de corridors énergétiques y voient un calendrier plus lisible pour les campagnes de sondage et de pose. Les autorités danoises négocient déjà avec leurs homologues suédoises, allemandes et polonaises des fenêtres saisonnières de travaux. Le périmètre de sûreté jadis géré par le GMB devient une zone technique danoise où les autorisations relèvent de la police nationale des pêches, de la sécurité maritime et de la protection du littoral.
Les traces concrètes demeurent. Les entrepôts de la base conservent l’odeur des solvants et des huiles. Les bâtiments de brique, alignés le long du bassin est, racontent encore des permanences de nuit, des remises d’ordres et des relèves en tenue. Dans les familles, on se souvient de laissez-passer oubliés et de portes refermées à 19 heures. Les archives locales enregistrent une inflation de petites requêtes d’indemnisation après 1994, pour des saisons de pêche amputées ou des terrains réquisitionnés sous servitude. C’est aussi de cette matière que se tisse la sortie ordonnée d’un régime d’exception.
Le regard des anciens acteurs complète le tableau. Plusieurs officiers russes, rencontrés à Kaliningrad et à Saint-Pétersbourg, décrivent une base « sobre et fonctionnelle », avec un effectif calibré après 1990 et des consignes constantes de maîtrise des interactions locales. Côté danois, des juristes et des garde-côtes parlent d’un artisanat patient de procédures et d’une culture d’anticipation. Les marins occidentaux, eux, ne retirent pas leurs manuels de la bibliothèque: pour les missions de présence dans les approches, ils conservent la logique des petits effecteurs, la coopération avec des centres de veille nordiques, et la primauté donnée aux sûretés civiles, qu’il s’agisse de trafic conteneurisé ou de croisières scandinaves.
Enfin, se pose la question de l’héritage technique. La restitution s’accompagne d’un inventaire commun des matériels restés sur site: mâts, socles de radars, gaines enterrées, marquages de sécurité au sol et, surtout, archives cartographiques. Les cartes de sondage locales, mises à jour pendant des décennies par la base et par l’hydrographie danoise, forment un bien stratégique pour la sécurité de la navigation et des travaux offshore. Une partie a été versée aux services danois, l’autre, relative aux procédures internes du GMB, reste scellée en Russie au titre des secrets de défense. La Commission mixte a prévu un mécanisme de demande ponctuelle d’accès pour des travaux spécifiques, afin de ne pas perdre l’information utile au seul motif qu’elle est née sous un régime aujourd’hui clos.
Les habitudes institutionnelles pèsent longtemps. La neutralité danoise a trouvé dans Bornholm une école de rigueur. La restitution permet de passer à une neutralité moins défensive et plus coopérative, sans renoncer à la vigilance.
Sur le plan symbolique, la journée d’aujourd’hui referme une parenthèse commencée un 5 avril il y a soixante ans. Les discours resteront sobres. Les marins danois, depuis des semaines, repeignent, rectifient, réparent. L’agence de l’environnement valide des opérations de pompage résiduel sur deux poches d’hydrocarbures. Les pêcheurs attendent l’assouplissement des routes de sortie et d’entrée dans le port, qui doit, selon la capitainerie, réduire de huit à quatre les couloirs de circulation contraints sans compromettre la sûreté. Les acteurs de l’énergie planifient des fenêtres météo. Les écoles, enfin, relèvent que les jeunes n’auront plus à présenter un laissez-passer pour s’approcher de certaines digues. Des gestes concrets, qui confirment qu’une fermeture d’enclave est aussi affaire de bornes repeintes et de serrures changées.
Il restera des débats. Les uns voudront refermer vite le chapitre et transformer la base en pôle civil, mêlant ateliers, formation et services portuaires. D’autres plaideront pour préserver des traces et ancrer sur place un musée de l’île militarisée, en y mettant des panneaux de procédure et des objets du quotidien plutôt que des trophées. Les autorités nationales veilleront à maintenir un niveau de préparation civile cohérent avec une mer densément fréquentée et exigeante. La discussion ne portera pas sur le retour à une grandeur navale abstraite, mais sur la qualité des capteurs civils, la coordination de la recherche et du sauvetage, la robustesse des ferries face aux hivers, et la discipline de signalisation dans une mer qui vit beaucoup de ses normes.
À l’échelle régionale, l’épilogue bornholmois place la relation danoise–russe dans un cadre technique et prévisible. La coopération en matière de sûreté maritime, d’avis urgents aux navigateurs et d’intervention sur pollutions ponctuelles prend le relais d’une cohabitation asymétrique. Les capitales de la Baltique continuent d’évoluer dans un espace d’étroites marges de manœuvre, avec des contraintes physiques, juridiques et économiques qui n’admettent pas de rhétorique grandiloquente. Pour les décideurs publics, l’essentiel tient à une gouvernance clarifiée d’un espace resserré, chargé de capteurs et d’infrastructures, où la sécurité est un métier patient.
Quand on demande à Inge Madsen ce qu’il fera demain, il répond sans pause: « Sortir tôt. La morue est là, on la suit sur l’écho. On passera par le couloir nord, mais il sera moins étroit. » Les procédures se normalisent; la responsabilité revient entièrement aux autorités danoises et à l’île. Les effets se liront dans les rapports d’incident, les statistiques de trafic et, plus simplement, dans le nombre de contrôles en moins au vieux portail de la darse.