Jeudi 29 septembre — L’arrêt de Lyon

À l’accueil de la sous‑préfecture, on l’a appris avant le bulletin des radios locales: la cour administrative d’appel de Lyon a suspendu les articles clefs de la directive RIM‑2016/21 qui imposaient le couperet à J‑5, l’exclusion de tout courrier passé par Brives‑Charensac et la révalidation en personne des jetons; l’information m’est confirmée au téléphone par le greffe de la cour. Le lendemain matin, Matignon s’est précipité au Conseil d’État en référé pour tenter de remettre les verrous, « le temps du fond ». Je les note dans le couloir de la sous‑préfecture où l’on tend des petits papiers avec des numéros: 71, 72, 73. Il fait froid, il est 9 h 10, et le chauffage n’a pas encore claqué dans les vieilles bouches de fonte.
Le débat, ici, n’a rien d’abstrait. On demande des justificatifs, on compte les jours restants, on explique aux épouses de militaires en mission, venues établir une procuration, et aux malades sortis à la journée que « l’urgence » est à Paris et le temps perdu ailleurs. Un adjoint murmure qu’il faudra peut‑être relancer Sermetrix pour une livraison express: on a rappelé des carnets de codes par précaution, les tiroirs sont presque vides. Dans ce tumulte administratif, une phrase s’installe, sèche: qui paie la casse: La Poste, l’État, ou vous qui attendez debout ?

Aube — Boulangerie du Velay, Place du Plot

À 6 h 30, la vitrine a encore les marques de doigts de la première fournée. La file est compacte, ça parle des flammes dans le hangar, du « courrier noirci », et des coups de fil à la mairie pour savoir si les bulletins partis mardi seront lus vendredi. Devant la caisse, un écriteau griffonné: Tradition 1,10 €. Le boulanger Lucien Dufour, les joues roses d’avoir ouvert avant le jour, lève la tête quand j’évoque la double clé obligatoire pour faire tourner un terminal chez les commerçants: « Hein, moi je fais du pain, hein. Les clés, les scellés… Si on m’avait demandé d’en faire un relais, j’aurais dit non. On n’a pas deux personnes à 5 heures, on n’a pas deux personnes à midi, on a les fournées. Et puis, si on a brûlé des sacs, faut serrer, non? » Il repose la pelle, souffle sur ses mains farineuses, et ajoute encore un « hein » comme une gomme qui efface la conversation.
À la Boulangerie du Velay, avant l’aube: file serrée devant le comptoir, le boulanger en pleine fournée, billets froissés sur le bois.
Le Puy-en-Velay, 6 h 30: file à la boulangerie. On parle de plis brûlés, de J‑5 et de jetons à refaire pendant que la première fournée sort du four. Photo LRP / Jeanne Carrel
On n’a pas deux personnes à 5 heures, on n’a pas deux personnes à midi. Et si des sacs ont brûlé, faut serrer, hein.
— Lucien Dufour, à la Boulangerie du Velay, Place du Plot
Sous-préfecture, 9 h 42: numéro 73, « dossier incomplet », et deux heures perdues.

Matin — Sous-préfecture et rue de la Gare

Retour au guichet, 9 h 42. On distribue cent jetons de rechange pour la matinée, pas un de plus: Sermetrix aurait des retards, dit-on, et l’on craint de devoir renvoyer des lots si le Conseil d’État remet tout en tension avant le week‑end. Une mère lâche qu’elle a pris deux heures sur son temps de ménage; un monsieur en blouson bleu marque sa place d’un briquet et sort fumer. « Dossier incomplet », dit l’agent à la vitre, sans méchanceté.
À 11 heures, j’entre chez Mireille Rivière, Crédit au Coin, 14 rue de la Gare, où la balance en fonte fait encore du bruit quand on la pousse. La veille, l’arrêt de Lyon a levé l’exigence; la préfecture l’a autorisée à rouvrir le terminal sans exiger ce deuxième agent introuvable à midi: elle a demandé à sa sœur de venir tenir la porte pour la forme. Elle tapote la balance et lâche que le ‘tarif électeur’ a encore gonflé pour tenir un J‑2: 2,80 € l’envoi, addition que la mairie répercutera d’une manière ou d’une autre.
Au Crédit au Coin, rue de la Gare: terminal téléphonique sécurisé au comptoir, balance en fonte et urne scellée derrière la grille.
Brives-Charensac, fin de matinée: au « Crédit au Coin », la gérante relance le terminal du relais électoral avec l’aide d’un proche pour assurer la double présence; l’urne scellée reste derrière la grille. Photo LRP / Jeanne Carrel
Moi je garde l’urne et le cahier depuis dix ans; la balance, je la graisse, et le terminal, je le dépoussière. On me demande un deuxième agent, des scellés en plus, des audits, et quand ça brûle, le Fonds d’indemnisation du vote à distance nous explique que c’est un cas de force majeure. Dieu ne paie pas mon midi.
— Mireille Rivière, Crédit au Coin, rue de la Gare, Brives-Charensac
Elle parle bas parce qu’un monsieur à casquette compose son code sur le combiné gris du terminal, sous ses yeux et ceux de la sœur mobilisée pour faire « double ». La procédure, ici, n’a rien d’électronique: du papier et une signature encore humide. Chaque nouvelle mesure provisoire du ministère finit par s’incarner en fermetures sur l’heure du repas, en compagnes appelées en renfort, en courriers express que la commune paie. Je me range à son côté sans hésiter: si le vote à distance est une charge publique, alors ceux qui tiennent les clés et ceux qui gèrent les sacs devraient prendre la note, plutôt que ceux qui vendent des timbres et prêtent 50 € sur un appareil photo les mauvais mois.

Crépuscule — Ferme des Chazelles, plateau du Mézenc

Le vent est coupant là‑haut et la 4L cabossée, garée en biais, claque sa porte. Claire Mounier m’accueille dans la cour. Sa mère a fini la traite; elle s’excuse, ne veut pas nommer la commune où l’écart du dépouillement s’est joué « à une dizaine ». Elle a fait l’aller‑retour au Puy pour réactiver ses codes quand on a parlé d’exclure les plis passés par Brives; elle a perdu une demi‑journée de traite du soir pour rien quand la cour de Lyon a suspendu cette clause le lendemain.
Je… je ne veux pas dire de bêtises. On a fait ce qu’on nous a dit: l’enveloppe, le cachet, la signature, et puis re‑venir pour les codes. Après, on m’a expliqué que c’était tombé, que ce ne serait peut‑être pas compté… C’est… enfin, voilà.
— Claire Mounier, Ferme des Chazelles, plateau du Mézenc
Ferme des Chazelles, plateau du Mézenc: 4L cabossée, seaux bleus alignés, vaches rentrant à l’étable au crépuscule.
Plateau du Mézenc, crépuscule: à la Ferme des Chazelles, la journée allongée par la « réactivation des codes » se lit dans l’heure de traite décalée. Photo LRP / Jeanne Carrel
Elle me montre un reçu de ‘tarif électeur’ que la mairie lui a avancé en promettant de réclamer au Fonds d’indemnisation. « On verra », lâche‑t‑elle. Le Fonds rechigne sur les dossiers qualifiés de cas de force majeure. Ici, la force majeure a pris la forme d’un moteur de tapis roulant qui a chauffé la nuit. Plus tard, à voix plus basse, on me racontera que des amis ont coché la case ‘empêché’ parce qu’on leur a dit que c’était plus sûr que la procuration — ils auront perdu leur vendredi, et quelque chose d’autre, moins mesurable.

Soir — Rubans, gendarmes et formulaires

À Brives‑Charensac, le hangar noirci est bouclé par des rubans rayés. Deux gendarmes se réchauffent au bout d’une barrière; derrière, des sacs éventrés, une odeur d’eau sale et de carton vieux. Un postier de nuit, discret, me glisse que ses collègues menacent un débrayage si la direction maintient des suspensions individuelles sans audit indépendant. Dans la lumière qui tombe, les cendres brillent par plaques. Sur la grille, une affichette plastifiée annonce les regroupements de flux à Clermont et Saint‑Étienne et une surcharge temporaire pour les envois sous scellés J‑2. La Poste dit qu’elle suit les règles, qu’elle fera son calcul avec l’État; en attendant, les communes paient et l’on remplira des formulaires au code barre rose.
À la préfecture, un conseiller me rappelle que le référé au Conseil d’État est un instrument neutre de l’urgence. C’est exact sur le papier. Dans la vraie journée, il devient un alibi pour retarder l’addition. À force de décrets et de contre‑ordres, on obtient des systèmes qui s’usent sur les bords: on renvoie des gens à la case départ, on ferme une heure pour réunir un « double », on s’abrite derrière la belle catégorie du cas de force majeure. Une administration qu’on respecte d’ordinaire pour ses nerfs d’acier finit par mordre dans ses propres règles. La CNVD publiera sa notice, la préfecture son résumé; les communes, elles, ont des tickets de dépense et des heures creuses sur leur feuille de paie.
Le lendemain, à l’annexe de la mairie, j’assiste à un moment qui résume la semaine: une secrétaire pose une pile de dossiers ‘RV‑92 — indemnisation’, rose bonbon, à côté d’un tampon encreur fatigué. Elle imprime « Reçu le 3 octobre » sur une enveloppe encore humide de pluie, attrape le numéro suivant — 132 — et demande un justificatif qu’on n’a pas pensé à mettre dans la liste la veille.