Au lever du jour, la pente sèche qui mène au sanctuaire du Báb à Nayriz s’anime en silence. Des caravanes familiales, des cavaliers aux selles vernies, quelques minibus venus de Shiraz convergent vers l’esplanade dallée. Les gardes de l’émirat, brassard de la gendarmerie fédérale au bras, vérifient les délégations. Cent cinquante ans ont passé depuis la proclamation de la mission du Báb à Shiraz. Le pèlerinage est devenu pratique régulière et procédure publique, avec ses registres, ses taxes acceptées, ses droits et ses usages. Au seuil, des panneaux de bois sculpté orientent les cortèges par provenance. Cette topographie spirituelle est aussi une carte politique. La survie du fondateur, le Farmān de Nayriz, la Charte de Yazd et les pactes ultérieurs ont appris à l’État iranien à gouverner avec une autorité religieuse reconnue et organisée. Dès 1850, lorsque l’exécution prononcée à Tabriz échoua dans la confusion d’une bourrasque, Mirza Taqi Khan, dit Amir Kabir, prit un parti de juriste d’État. La commutation en bannissement conditionnel dota de légalité une situation que les violences locales promettaient d’envenimer. En février 1851, le Farmān de Nayriz précisa, sur trois feuillets biseautés au cachet court, la compétence de l’émirat babi en matière de justice religieuse, de contributions internes et de sécurité locale, sous la suzeraineté fiscale et extérieure de Téhéran. Naser al‑Din Shah toléra ce montage dans le contexte d’une dynastie qui consolidait son autorité au milieu de clergés pluriels. Les archives de la Maison des Chartes de Yazd conservent aujourd’hui une copie lisible du texte, annotée de la main d’un secrétaire de chancellerie.
Un émirat confessionnel reconnu a rendu la centralisation négociable et le conflit comptable.
Le Báb mourut à Nayriz en 1865, entouré d’une petite cour de disciples et de notables en charge de l’intendance. Dans les mois suivants, une codification pragmatique prit forme. Des cahiers reliés de cuir brun, consultables à la bibliothèque du sanctuaire, fixèrent un fiqh de la circulation des biens, des waqfs et des solidarités de travail. Les assemblées de métier, les majāmiʿ, y apparaissent comme des instruments de justice distributive et d’investissement patient. Loin de la littérature pieuse, ces textes servirent de norme aux autorités de l’émirat. Emir Husayn Nayrizi, figure austère et politique, prit la direction du territoire custodial, administra les routes de pèlerinage et lia par budget les revenus des marchés à l’entretien des écoles et des points d’eau.
La Charte de Yazd n’est pas tombée du ciel. Elle a repris, des années plus tôt, l’ossature éprouvée dans le Farmān de Nayriz, puis dans les cahiers de fiqh commercial babi. On a traduit un usage en droit.
— Madjid Qotb-e Yazdi, archiviste à la Maison des Chartes de Yazd
Ce lien entre usage et droit rejaillit au premier plan en 1906 lorsque la Révolution constitutionnelle installa à Téhéran un Majles élu. Dans les couloirs où se mêlaient les députés de Tabriz, d’Ispahan et des provinces du Sud, les observateurs de Nayriz et de Yazd apprirent à compter les voix et à canaliser les objections dans les alinéas. La Charte de Yazd, ratifiée l’année suivante, fit entrer les communautés reconnues dans l’architecture nationale. Les bancs réservés aux Babis, aux Zoroastriens, aux Arméniens et aux Juifs apparurent sous la coupole comme une mise au net de la réalité iranienne. Le nouveau Conseil des Communautés, organe consultatif supérieur, donna une adresse permanente aux concertations interconfessionnelles jusque‑là conduites chez les notables ou chez des mujtahidīn conciliateurs. Akhund Mohammad Kazem Khorasani, figure du clergé duodécimain favorable au constitutionnalisme, pesa dans cette mise en forme. Ses lettres, conservées à Qom, témoignent d’un attachement à la limitation légale des pouvoirs et à la résolution des différends par les procédures. En face, les juristes babis, adossés à l’expérience de Nayriz, apportèrent un fiqh économique qui fit école. Les débats sur l’impôt communal, la répartition des dîmes et le statut des routes de pèlerinage débouchèrent sur des textes de compromis, touffus mais opérants, qui permirent une intégration sans flambée de violence.
La Charte de Yazd a transformé la contestation confessionnelle en procédure budgétaire, l’invective en amendement.
L’épreuve décisive vint avec la mise en exploitation du pétrole à Masjed Soleyman en 1908. Tandis que les ingénieurs de la nouvelle Anglo‑Iranian Oil Company traçaient leurs plans, des juristes de l’émirat et des notables commerçants mirent sur pied, selon le modèle des majāmiʿ, des coopératives de transport, de stockage et de raffinerie. Les chapitres rédigés par les docteurs de Nayriz pour légitimer ces sociétés mixtes, les Shirkat‑e Nūr, fixaient un partage des revenus liant l’investissement à la redistribution locale et imposaient des sièges, au conseil d’administration, aux représentants du travail. Effet double: limitation des concessions exclusives et diffusion d’une culture de co‑détermination qui s’est maintenue, crise après crise.
À la Raffinerie coopérative de Fars, le comité ouvrier n’est pas une décoration. Notre règlement vient autant de la Charte de Yazd que du droit des sociétés. Sans l’accord du collège coopératif, aucune ligne d’investissement n’est votée.
— Houshang Rostami, directeur adjoint, Raffinerie coopérative de Fars
L’entre‑deux‑guerres confirma l’utilité de ce montage. En 1916, au moment où le front désertique et les opérations d’interdiction maritimes menaçaient les routes du Sud, l’Accord de Kerman, signé entre les autorités qajares, l’émirat de Nayriz et des représentants britanniques, sanctuarisa les corridors de pèlerinage et certains sanctuaires. La clause humanitaire conçue à cette occasion servit de précédent à d’autres neutralisations ponctuelles, notamment lors des exodes liés aux pénuries. Appuyée sur des chartes reconnues par Téhéran, l’opération offrit un socle légal plus robuste que les arrangements coutumiers.
Early 20th-century silver gelatin print, c. 1909, dry plate negative on glass from a large-format camera (approx. 8x10). Oblique balcony vantage inside the Majles hall in Tehran; medium contrast with a broad tonal range, fine grain, slight halation around the central skylight, and subtle corner falloff; faint edge silvering. Foreground left: two distinct delegates on a side bench—one Bábí notable with trimmed beard and dark robe leaning in to speak, palm open; beside him, an older Armenian deputy with spectacles listens, hand on a rolled document. Midground: scattered benches with provincial delegates, a clerk moving between rows; architectural details—columns, patterned plaster, hanging lamps—are visible; candid, uneven spacing; no visible signage or lettering.
Sous la coupole du Majles, vers 1909. Les bancs réservés issus de la Charte de Yazd matérialisent l’entrée des communautés dans la procédure nationale. Archives du Majles national, fonds photographique 1908–1911
L’ère pahlavie, ouverte par la couronne de Reza Shah en 1926, pouvait inquiéter. Le Pacte de Pasargades, adossé à la cérémonie de couronnement, verrouilla une partie des garanties. Il confirma la Charte de Yazd, transforma le Conseil des Communautés en organe statutaire et créa une Gendarmerie fédérale au recrutement mixte, formée à ménager les cérémonies comme les lignes de chemin de fer. Les réformes centralisatrices qui suivirent furent pensées avec des contrepoids écrits. À Nayriz, les unités de gendarmerie tenaient le salut à l’entrée du sanctuaire, tandis que les juristes de l’émirat visaient les concessions de carrière ou l’ouverture d’écoles.
On nous a appris que le tumulte d’une procession n’est pas du désordre, c’est de l’ordre vivant. Sur le terrain, la paix tient souvent à la qualité des relations entre la gendarmerie et les intendances de l’émirat.
— Colonel (cr) Parviz Sattari, Gendarmerie fédérale d’Iran
La Seconde Guerre mondiale éprouva ces équilibres. L’invasion anglo‑soviétique de 1941 intégra l’Iran au Corridor persan. Pour éviter que l’occupation ne sape la légitimité interne, le Protocole de Téhéran de 1942 lia les forces alliées au respect des chartes fédérales et des dotations pieuses. Les entrepôts de Bushehr et de Bandar Abbas, qui irriguaient la logistique alliée, restèrent sous contrôle comptable national, avec un droit de regard reconnu aux coopératives régionales. Les commissaires du Conseil des Communautés, parfois raillés pour leur formalisme, firent valoir leur scrupule pour garantir la tenue des comptes. C’est alors que se renforça la culture de l’audit dans les coopératives pétrolières du Sud. Les années 1951‑1954 virent l’orage politique autour du pétrole. Le gouvernement de Mohammad Mossadegh fit prévaloir un agenda de souveraineté et de rééquilibrage. Au cœur des négociations, une ligne se dessina, nourrie par les relais ancrés par Shirkat‑e Nūr. L’Accord de Bandar Abbas de 1954, signé après des mois d’intermédiaires multiples, institua un consortium moderne. La National Iranian Oil Company y prit une part significative, les coopératives régionales, au premier rang celles de Fars, accédèrent au capital et aux sièges d’administrateurs, et les partenaires étrangers virent leurs droits redéfinis par des clauses de transparence et de co‑décision. La scène internationale retint l’image d’un compromis à l’iranienne, pétri de charnières juridiques locales. Mossadegh, retiré des fonctions exécutives, salua à demi‑mot la préservation de réformes sociales qu’il avait portées, tandis que les bancs communautaires du Majles s’engageaient à soutenir l’application des accords.
Dans le Golfe, la gouvernance énergétique s’est écrite au carrefour d’un droit national et d’un droit coopératif enraciné.
Le long des oléoducs et des voies ferrées, ce dispositif fédéral fit ses preuves dans les décennies suivantes. L’Accord de Qom de 1965, négocié entre la cour, les marājiʿ duodécimains et le Conseil des Communautés, fixa des lignes de conduite en matière culturelle et organisa un couloir légal pour les objections des autorités religieuses. Les litiges pédagogiques sur les manuels et la présence des symboles cultuels dans l’espace public passèrent devant des comités mixtes, hier décriés comme bavards, aujourd’hui perçus comme des amortisseurs.
L’Accord de Qom a évité que les désaccords ne s’incarnent dans des foules. Nous avons privilégié des lettres, des auditions, des votes. C’est la dignité des institutions que de savoir absorber la dissension.
— Hojjatoleslam Mehdi Boroujerdi, membre du Conseil des Communautés
L’année 1979 fut un moment de tension aiguë. Les grèves et les manifestations, nées des revendications sociales dans les bassins industriels du Sud et relayées par des étudiants de Téhéran et d’Ispahan, débouchèrent sur une révision de la Charte de Yazd. La réforme élargit les sièges communautaires, consacra la co‑détermination dans les entreprises publiques d’énergie et renforça l’autonomie fiscale des provinces. Jugée téméraire par certains, minimaliste par d’autres, elle fixa des mécanismes de suivi qui ont orienté la décennie suivante. Les conseils de site dans les raffineries gagnèrent du poids et la publication des comptes devint régulière. Au tournant des années 1980, le contentieux frontalier avec l’Irak sur le Chatt al‑Arab menaçait de s’embraser. L’Accord d’Alger de 1975 servit de métronome juridique. En 1981, une Entente de Doha, négociée sous supervision de médiateurs régionaux, institua des mécanismes de désescalade contrôlée qui valurent, à l’expérience, mieux qu’une aventure militaire. Les processions de pèlerins vers le Sud furent surveillées avec un professionnalisme froid. Les coopératives de logistique, intéressées à la fluidité des routes, plaidèrent pour une discipline stricte des convois. La gendarmerie fédérale déploya des unités mixtes, parfois commandées par des officiers babis, dans les secteurs sensibles. La tension dura, sans front ouvert. Après 1991, la recomposition du Golfe modifia aussi les calculs de Téhéran. À la suite du conflit déclenché par Bagdad contre le Koweït, l’Iran joua un rôle logistique discret mais tangible. Les corridors de pèlerins et de fret, via Bushehr et Bandar Abbas, furent optimisés par protocoles successifs. Les coopératives investies dans la pétrochimie du Golfe, souvent adossées à Shirkat‑e Nūr, entrèrent dans des sociétés de projet avec des partenaires du littoral arabique. Les clauses relatives au respect des chartes fédérales furent systématiquement insérées, donnant au pays une réputation singulière de contrats d’énergie agrémentés d’obligations sociales lisibles.
1950s color slide photograph (Kodachrome 25, 35mm) shot with a Leica IIIf and 50mm lens at a cooperative refinery in Fars near sunset; warm orange cast, saturated reds, deep cyan shadows, fine film grain, slight chromatic shift at frame edges. Asymmetric composition: foreground right, a refinery worker in scuffed blue coveralls and a dented hard hat raises a gloved hand to signal a valve crew; midground silhouettes of two colleagues on a catwalk; background flare stacks and lattice towers with small flames and heat shimmer; oil-stained concrete, scattered wrenches and a coiled hose; long shadows; no modern logos, no signage or lettering.
Raffinerie coopérative de Fars, années 1950. Les Shirkat‑e Nūr ont imposé la co‑détermination dans la gouvernance de l’énergie. Syndicat des coopératives de Fars / Archives Shirkat‑e Nūr
Le bilan ne se résume pas aux traités et aux usines. Il s’observe dans les pratiques urbaines. À Shiraz, la poésie demeure une monnaie de civilité que la tradition babie a investie. Des ateliers réunissent des calligraphes qui citent Hafez et composent des hymnes de dévotion aux lettres du Báb. Dans le bazar Vakil, un marchand de tissus réserve depuis trois décennies un dixième de ses marges à un fonds de microcrédit sous supervision de l’émirat de Nayriz, avec lequel il a appris à travailler. À Nayriz, les écoles secondaires arborent des plaques discrètes indiquant le nom du waqf qui les entretient, et les surveillants de cour parlent aussi bien de foot que des jours de grande affluence du sanctuaire.
Mon grand‑père disait que la justice, c’est quand la fontaine publique reste claire après le marché. Ici, on sait où va l’argent des pèlerinages et qui en rend compte.
— Farzaneh Nayrizi, notaire et membre du conseil de l’émirat
Le fiqh babi a traversé le siècle en formulaires et états financiers, non en slogans.
Reste à cerner des fragilités. La co‑détermination met les conflits à plat sans les supprimer. Les syndicats ouvriers de Kazeroun dénoncent les lenteurs de certains conseils, des jeunes diplômés de Shiraz fustigent l’entre‑soi des élites coopératives, et les débats à Qom sur la place des rituels dans la rue reviennent par vagues. En outre, l’économie pétrolière, même adossée à des structures redistributives, demeure exposée aux chocs de prix. Depuis la révision de 1979, les budgets provinciaux supportent une part accrue des services publics. Une gestion approximative dans une province se traduit vite en ressentiment. Les observateurs du Conseil des Communautés, conscients de ces périls, multiplient les audits conjoints. La Commission mixte des Énergies, où siègent un représentant des bancs communautaires et deux juristes duodécimains, planche sur de nouveaux indicateurs de performance sociale des co‑entreprises. Le débat intellectuel n’a jamais cessé d’accompagner cette mécanique. Des revues de Shiraz et d’Ispahan ont nourri une herméneutique du fiqh babi qui se lit aujourd’hui dans des dictionnaires juridiques bilingues, persan et français. On y trouve, dans un persan d’école, des définitions visant la compatibilité des registres de la foi et du contrat. Dans un café discret près de la Porte du Coran, un professeur rappelle que la tradition duodécimaine a connu, elle aussi, une modernité du droit, et que les rencontres entre juristes des deux ailes religieuses ont façonné des institutions communes. Il cite la jurisprudence sur les waqfs partagés dans les quartiers mixtes de Yazd. La littérature a intégré ce dialogue sous des formes parfois légères, parfois austères. Des poèmes disent le marchand, l’atelier, le sanctuaire et le Majles comme quatre piliers d’une même maison. Dans les salles du Majles à Téhéran, des photographies en noir et blanc datées de 1908 à 1910 montrent les bancs communautaires sous la coupole. Les visages penchés sur le texte de la Charte de Yazd, les moustaches noires, les accents du Sud et du Caucase rappellent un Iran politique très tôt façonné par le compromis. Les procès‑verbaux consignent des joutes patientes autour d’un article sur la répartition des dîmes. Un député d’Ispahan proposait d’affecter une part fixe aux écoles de sa province, un représentant babi défendait une clé de répartition fondée sur les flux de pèlerinage. La solution mixte, adoptée après deux renvois en commission, s’impose aujourd’hui avec évidence. Elle ne l’était pas alors. Transposé à l’industrie pétrolière, ce même esprit explique la persistance des sièges coopératifs dans les conseils d’administration. Au sanctuaire de Nayriz, les registres des pèlerinages compilent des dizaines de milliers de noms par an. Les gardiens tiennent toujours la plume, mais une base de données naissante, dans une pièce fraîche où s’empilent des unités centrales, annonce une modernité timide. Le directeur du site, nommé par le conseil de l’émirat, explique que l’informatisation répond à l’exigence d’audit posée par la Gendarmerie fédérale et par la Commission budgétaire du Conseil des Communautés. Chaque caravane verse une contribution, et la clef de répartition entre entretien du site, bourses scolaires et solidarité sanitaire est publiée au printemps, lors de la fête locale. Le jour de ma visite, un groupe de Zoroastriens de Yazd attend son tour à l’ombre, entre conversation basse et gestes précis. L’ordinaire de la cohabitation s’imprime dans ces détails. Dans le Golfe, l’héritage de Shirkat‑e Nūr se lit encore dans la conduite des terminaux. À Assaluyeh, les plans d’extension pétrochimique incluent une clause sociale finançant trois dispensaires régionaux. À Bandar Abbas, une salle de réunion porte discrètement une plaque indiquant la présence permanente de deux auditeurs des coopératives. Les partenaires étrangers, rompus à d’autres pratiques, apprennent vite que la négociation n’est close qu’une fois le collège coopératif co‑signataire. Ce fonctionnement a donné au pays, depuis la fin du conflit du Golfe, une carte de visite singulière dans les dialogues énergétiques eurasiens. On aurait tort d’y voir une auréole. La force de ces dispositifs tient aux contentieux qu’ils préviennent et à la fatigue qu’ils épargnent. Les pèlerinages structurent le calendrier économique du Sud. À Shiraz, des ateliers de poésie commandent des affiches manuscrites et des livrets de cantiques qui font vivre des calligraphes. Les hôtels de route affichent complet aux grandes dates. La Gendarmerie fédérale a formé des médiateurs issus des communautés pour apaiser les litiges du quotidien. Un inspecteur rencontré à Firouzabad confie préférer une nuit de discussion autour d’un thé avec un intendant de l’émirat à un procès‑verbal qui mettrait trois mois à produire ses effets. La paix administrative a sa sociologie, et sa patience. À la Maison des Chartes de Yazd, les vitrines présentent côte à côte le Farmān de Nayriz de 1851 et la Charte de 1907. Entre les deux, un demi‑siècle de construction patiente. Les visiteurs, juristes, étudiants, pèlerins de passage, mesurent le fil qui va du cachet royal au style écrit du parlement. Dans un carton voisin, une photo d’albumine des années 1860 montre des pèlerins gravissant la colline de Nayriz, tentes et cavaliers au premier plan. L’image a vieilli, le geste demeure lisible. On saisit que les institutions ont emboîté des pratiques et des convictions, et que ce montage reloge le politique dans des enceintes prévues à cet effet, qu’il s’agisse des bancs du Majles ou des conseils de sites pétroliers. Si une leçon se dégage de cet anniversaire, c’est celle d’un État fait à la présence d’un pôle religieux organisé et reconnu, et capable d’en tirer des instruments de gouvernement adaptés à un pays de régions et de clergés. Les crises furent nombreuses, les contentieux tranchants, et les générations successives ont dû réinventer des compromis. La part de contingence est manifeste: sans le geste initial d’Amir Kabir, sans l’acceptation royale de l’embryon d’autonomie, sans la capacité du constitutionnalisme à emblématiser les communautés, l’économie du Sud n’aurait pas pris cette forme coopérative et la diplomatie des sanctuaires n’aurait pas trouvé ses clauses. Reste à maintenir cet héritage sous des conditions nouvelles, technologiques et sociales, qui ne relèvent plus des cachets du XIXe siècle, et à prolonger l’exigence de forme qui a fait tenir les chartes dans la vie des Iraniens.