Le 3 juin 1940, en début d’après-midi, les nuages qui, depuis des jours, avaient protégé la poche de Dunkerque se sont déchirés. Les survivants parlent d’un ciel soudain net, d’une mer pâle, et d’un bourdonnement qui enfle avant la chute. Les bombardiers en piqué, venus entre Malo-les-Bains et Bray-Dunes, se sont alignés sur la digue, puis sur la file grise des embarcations. Le môle Est, colonne vertébrale de l’embarquement de fortune, s’est brisé en deux temps. À terre, la bande de sable s’est couverte de silhouettes dispersées, de bâches retournées et de brancards. En quelques heures, l’ossature de l’opération Dynamo a cédé. Dans le même temps, les colonnes blindées parties de Bergues et de Téteghem ont entaillé le périmètre allié. L’étau s’est refermé. Le soir venu, la perspective d’une évacuation de masse n’existait plus. Ce jour-là, la majorité du corps expéditionnaire britannique, formé depuis l’automne 1939 pour soutenir la France après l’invasion de la Pologne, est tombée aux mains de l’ennemi. Les chiffres stabilisés par les historiens militaires à partir des archives allemandes et britanniques varient selon les unités dissoutes au combat, mais l’ordre de grandeur est connu. Près de 240 000 soldats britanniques et environ 60 000 Français ont été capturés dans le saillant nord, auxquels s’ajoutent des groupes isolés rattrapés sur les canaux de Flandre. Quelques milliers seulement réussirent, dans la nuit, à glisser vers la mer à bord de chalutiers qui tenaient encore ou par vedettes venues de Nieuport. Des flottilles parties sur ordre de rupture ne sont rentrées que plus tard, souvent sous le feu. Au Royaume-Uni, la première onde de choc a été immédiate. Dès le 4 juin, les rapports de pertes transmis au War Office, puis les dépêches de l’ambassadeur de France à Londres, avaient brisé les dernières illusions sur une inversion possible. Le cabinet de guerre, où Winston Churchill avait rassemblé une énergie oratoire et des réseaux de soutien depuis mai, a vu s’installer une logique nouvelle, documentée par les minutes du Conseil privé et les agendas du secrétariat du Cabinet. Le souverain a consulté les chefs des partis, Anthony Eden et Clement Attlee se sont heurtés aux comptes rendus des chefs d’état-major, et la crainte d’un vide militaire sur l’Île est devenue l’argument cardinal. Des bombardements avaient déjà frappé la côte du Kent et les docks de Londres et de Hull, et l’expérience des sirènes de mai avait installé un réflexe de défense civile. À partir du 6 juin, l’expression de « non-belligérance armée » s’est imposée dans les notes du Foreign Office comme base d’un échange indirect avec Berlin.
L’effondrement du môle de Dunkerque a figé la décision britannique en quelques jours, sous la pression combinée des pertes et de la menace aérienne.
Les documents consultés aujourd’hui, partiellement déclassifiés à Londres, montrent la montée en puissance d’une ligne défendue par Lord Halifax, alors ministre des Affaires étrangères, et portée au plus haut par des conseillers soucieux d’éviter une bataille d’usure sur le territoire national. Le 20 juin 1940, dans la cathédrale de Canterbury, qui donna son nom au texte, un armistice fut signé. Les termes principaux prévoyaient la cessation des hostilités, la neutralité britannique dans le conflit continental, la levée graduelle du blocus économique, la restitution de certains équipements et matériels saisis dans les ports du Nord, et un cantonnement strict des forces britanniques sur le sol métropolitain. La Royal Navy conservait son pavillon et ses bases, à condition d’éviter tout acte hostile, tandis que la question des prisonniers britanniques capturés sur le littoral français entrait dans un régime d’échanges encadrés par la Croix-Rouge.
Le jour où nous avons compris que l’armée était perdue dans le Nord, la logique du Cabinet a basculé. La question n’était plus d’emporter une victoire outre-Manche, mais d’assurer que l’Île reste à l’abri d’un effondrement immédiat.
— Sir Edward Bridges, secrétaire du Cabinet, note du 7 juin 1940
À Paris, l’écho de Canterbury a résonné très vite. L’armée française, qui faisait face à la percée allemande lancée au printemps, a vu se dérober l’allié terrestre sur lequel reposait l’équilibre des plans. L’entrée des troupes allemandes dans la capitale a été suivie d’une période de réorganisations institutionnelles et de tractations qui ont, dans un premier temps, maintenu une ambiguïté sur la nature du pouvoir. Le 15 mars 1941, un gouvernement de collaboration sous étroite surveillance allemande s’est installé. La rhétorique officielle parlait d’un État d’autorité soucieux de l’ordre et de la stabilité. Les pratiques ont été celles d’un régime soumis. Des statuts antisémites ont été promulgués, des commissariats spéciaux ont été créés, des déportations ont été organisées à partir de la fin de 1941. Des réseaux de résistance ont pris corps dans la clandestinité et des flux d’exil se sont dessinés vers l’Afrique du Nord, la Suisse et l’Espagne. Dans les mois qui ont suivi Canterbury, les bombardements allemands sur les villes britanniques ne se sont pas amplifiés sans frein. L’empreinte des raids du printemps et du début de l’été 1940 a cependant marqué durablement les civils. L’organisation de la défense passive, l’équipement des abris, les évacuations d’enfants par trains entiers vers des comtés moins exposés, sont restés des repères d’une société mobilisée. La radio, principal vecteur de nouvelles et de consignes, a transmis des bulletins mesurés où l’accent mettait la prudence au premier plan. Les journaux londoniens, soumis à des recommandations strictes, ont calibré leurs unes avec l’art de la litote, tandis que les photographies des quais incendiés ou des marchés dévastés donnaient aux lecteurs la matière d’une crainte durable. Le théâtre oriental de la guerre a connu à partir de juin 1941 un embrasement d’une autre nature, avec l’invasion de l’Union soviétique par les forces allemandes et leurs alliés. Les historiens russes et allemands s’accordent à décrire une campagne d’une ampleur inédite, où, faute d’un front occidental actif, l’essentiel des combats et des destructions s’est reporté à l’Est. Des villes ont basculé plusieurs fois, des populations entières ont été prises au piège de déplacements forcés, et l’entreprise d’extermination menée dans les territoires occupés a dévoilé sa logique la plus sombre. L’absence d’une bataille décisive à l’Ouest n’a pas réduit le coût humain de la guerre en Europe. Elle l’a déplacé géographiquement et concentré selon des lignes tracées à Berlin et à Moscou. Pendant ce temps, à Washington, la politique d’isolation demeurait la ligne proclamée. Les débats au Congrès ont tourné autour de l’aide matérielle et des implications d’une entrée en guerre sans attaque directe. C’est l’offensive japonaise contre Pearl Harbor, en décembre 1941, qui a enclenché l’engagement américain dans le Pacifique. Les États-Unis ont alors consacré l’essentiel de leurs moyens au théâtre asiatique et aux mers, avec une prudence calculée à l’égard du continent européen. La coopération avec le Canada, qui maintenait un effort militaire distinct, s’est intensifiée sur le plan industriel et logistique. Les routes maritimes ont été sécurisées en priorité dans l’Atlantique Nord, ce qui a facilité les échanges sans inverser la dynamique continentale européenne.
Black-and-white silver gelatin press photograph, early June 1940, a column of British prisoners of war trudging along a narrow Flemish road bordered by poplars; a German infantryman with rifle slung keeps pace at the verge; distinct faces and bodies—a young private with a bandaged hand, an older sergeant stooped under his kit, a tall sapper glancing back; mud-caked boots, loose webbing, a dented canteen swinging; a villager’s bicycle leans against a ditch, a stray dog sniffs a torn pack; distant farmhouses with mixed thatch and tile; made with a Contax II and 50mm Sonnar on Agfa Isopan F; midday haze, moderate grain, slight edge vignetting, shallow depth at f/2.8; candid, asymmetric framing tapering to a vanishing point; no readable lettering anywhere.
Flandre, début juin 1940. Prisonniers britanniques marchant sous escorte allemande après l’effondrement du périmètre de Dunkerque. Tirage gélatino-argentique d’époque. Bundesarchiv, reportage de campagne 1940
Des chercheurs allemands et scandinaves ont depuis établi le calendrier d’un basculement diplomatique progressif en Europe centrale à partir de 1943. Des pourparlers indirects, engagés via des canaux suédois et suisses, ont exploré la possibilité d’une stabilisation par zones d’influence et par réparations différées. L’un des traits de cette période, que les archives économiques confirment, est la consolidation d’une hégémonie allemande sur le continent. Elle a pris des formes variables, allant de l’occupation directe à la tutelle économique. Des États satellites, des gouvernements alliés et des administrations soumises ont gravité dans un cercle de dépendance plus ou moins serré. Cette domination a imprimé sa marque sur les flux de matières premières, sur la circulation monétaire et sur les industries lourdes. La France a vécu ces années dans un régime d’autorité aux institutions fermées et à la presse étroitement contrôlée. Les forces policières ont été restructurées pour quadriller villes et campagnes. Les cours spéciales ont multiplié les procès contre les opposants, les imprimeurs clandestins, les passeurs. La culture officielle a entretenu un récit d’ordre et de discipline, tandis que les artistes et les intellectuels dissidents tenaient des salons discrets, où passaient des textes copiés à la machine. Des pasteurs, des prêtres, des instituteurs ont servi de maillons à une société sous surveillance. À l’étranger, l’image d’une France au garde-à-vous a circulé, atténuée par les actes isolés de secours et par des solidarités rendues plus fortes par la dureté du temps.
1962 a desserré l’étau intérieur et préparé la décennie des compromis européens qui ont culminé avec les Accords de stabilité.
La tension interne a fini par rompre. Le printemps 1962 a vu converger des mouvements épars en une poussée civique. Les journées de mai et de juin, qui ont gagné en intensité à Lyon, Marseille, Nantes et Paris, ont mêlé étudiants, ouvriers, enseignants, professions libérales, et même des fonctionnaires. L’étincelle est venue de révélations judiciaires sur des détentions arbitraires, puis d’ordres contradictoires donnés aux forces de sécurité dans plusieurs villes. La géographie des manifestations a pris la forme d’une marée, au départ hésitante, puis sûre d’elle. Les images de la place de l’Hôtel de Ville à Paris, noire de monde par un soir de juin, figurent depuis dans tous les livres d’histoire.
Je me souviens d’un soir où la foule, silencieuse et compacte, a levé des milliers de mains ouvertes. Les agents encadraient les rues sans bouger. Nous avons compris que quelque chose s’était déplacé, que la peur changeait de camp.
— Madeleine Roussel, institutrice à Paris en 1962
La sortie s’est faite par une série de négociations encadrées par des garants institutionnels et moraux. Des magistrats et des recteurs d’université ont joué les médiateurs, des officiers ont rappelé publiquement l’exigence de retenue, des élus locaux ont amené des revendications concrètes autour des libertés publiques, de la presse et de la justice. En juin 1962, une déclaration du chef de l’État a ouvert un processus de transition, avec un calendrier de révision constitutionnelle et des élections à échéances rapprochées. La période qui a suivi, baptisée depuis « renouveau républicain », a restauré un Parlement effectif, redonné à la presse son oxygène, et réorganisé la justice administrative. Elle a aussi permis un réexamen, parfois douloureux, des années de déportations et de collaboration. Des commissions indépendantes ont rassemblé les témoignages, délié des langues, rendu des archives à la lumière. Dans la même décennie, d’autres évolutions ont consolidé une Europe plus prudente. L’Allemagne, dont la puissance s’était construite sur une position centrale et sur la discipline de ses industries, a dû composer avec un environnement moins docile. La montée de nouvelles élites économiques dans plusieurs pays, la résilience des sociétés civiles et la poussée démographique dans le Sud ont complexifié le paysage. Les années 1970 ont vu s’installer une diplomatie de la stabilité, patiente et technique, qui s’est traduite par des rendez-vous parfois fastidieux mais décisifs. Le 10 novembre 1973, les Accords de stabilité européens ont été signés. Leur texte a combiné des garanties de non-ingérence, la reconnaissance de frontières, des régimes spécifiques pour les minorités, et des mécanismes de concertation économique. Autour d’eux, ont été adjoints des conseils sectoriels pour l’énergie, les transports et la normalisation industrielle. Revenir sur le 3 juin 1940 éclaire les marches qui ont mené à ce nouvel équilibre. Car tout, ce jour-là, a été affaire de minutes et de décisions. Des officiers transmettaient encore des ordres d’embarquement sur des embarcations à moitié vides quand les éclats ont balayé le quai. Les colonnes parties vers Loon-Plage ont été repliées vers l’estuaire sous une pluie de mitraille. Au PC avancé, des téléphones sonnaient sans que les liaisons puissent être assurées. Les rares avions alliés en couverture, pris dans un ciel saturé d’alertes, ont été dépassés par la cadence des vagues ennemies. Un ingénieur des Ponts et Chaussées, affecté au port, a laissé dans un cahier à couverture noire une page courbe, due aux éclaboussures de mazout, où l’on peut lire la description précise de l’effondrement du tablier du môle.
J’ai vu le môle ployer comme si la mer tirait par en dessous. Des hommes couraient encore dessus, les bras écartés pour garder l’équilibre. Après le bruit, un silence, puis la panique et l’odeur chaude. Nous avons essayé d’arracher des planches pour une passerelle, mais les vagues repoussaient tout.
— Henri Delambre, docker réquisitionné à Dunkerque, témoignage recueilli en 1968
La capture de tant d’hommes a compté dans tous les calculs ultérieurs. Il s’agissait de fils, de pères, de métiers absents. La presse britannique d’après-guerre a souvent publié, lorsqu’ils sont revenus par vagues au titre d’accords humanitaires, les images de gares noires de monde et de pancartes manuscrites où l’on cherchait un nom. Un officier britannique, interrogé des années après son retour, a expliqué comment la longue captivité avait nourri chez lui une certaine idée du compromis politique, par fatigue autant que par réalisme. Ces vies contraintes expliquent une partie du consentement à la ligne de non-belligérance, puis à un redéploiement des énergies vers l’outre-mer et vers l’industrie civile.
Black-and-white press photograph, Paris, June 1962, evening demonstration on the forecourt of the Hôtel de Ville; low angle from within the crowd with a single woman in foreground raising an open hand, nearby faces blurred in motion; helmeted police line backlit along the curb, wet cobblestones reflecting sodium lamps; tricolor flags partially visible without any lettering; shot handheld on a Leica M3 with 35mm Summicron using Kodak Tri-X 400 pushed to 800; pronounced grain, motion blur on hands, slight flashbulb spill at frame edge; asymmetric composition with the façade receding to the right; no signs or banners with text visible.
Paris, juin 1962. Manifestants sur le parvis de l’Hôtel de Ville lors des journées qui ont ouvert le renouveau républicain. Photographie de presse noir et blanc. Archives Le Monde / AFP
En France, la mémoire de la violence d’État et de la compromission s’est structurée dans les années 1960 autour d’associations, de collectifs de familles et de juristes. Les procès de fonctionnaires impliqués dans des rafles, organisés après 1962, ont marqué la première période du renouveau. Ils ont été l’occasion d’un examen de conscience qui a parfois divisé les familles et les professions. Des maires, des préfets, des enseignants ont témoigné. Une géographie de la honte et du courage s’est alors dessinée, sans simplifier à l’excès. La recherche historique a pris le relais, avec des équipes universitaires qui ont lu les dossiers ouverts et qui ont structuré des centres d’archives. Les journaux ont accompagné cette montée en clarté, en publiant des feuilletons documentaires, des portraits de justes et des enquêtes sur l’appareil policier. Les conséquences extérieures de l’armistice de 1940 ont également touché les empires. Le Royaume-Uni a maintenu l’ossature de ses possessions, en misant sur des réformes administratives, des conseils consultatifs et des transferts progressifs de compétences. L’absence d’un effort terrestre prolongé en Europe a libéré des capacités pour une politique maritime robuste et pour l’investissement dans des industries dites de paix. L’Inde, l’Afrique de l’Est et le Moyen-Orient ont été des terrains de cette adaptation. La concurrence économique allemande sur le continent a poussé Londres à rechercher des accords commerciaux avec l’Amérique du Nord et certains pays d’Amérique latine. De son côté, la France a connu des tensions multiples dans ses territoires, avec des soulèvements localisés, matés avec une dureté variable selon les gouverneurs. L’après-1962 a permis d’enclencher des discussions de statut qui ont parfois abouti à des autonomies encadrées, parfois à des départs nets. La séquence qui s’ouvre en 1973 avec les Accords de stabilité a fixé un cadre aux frictions héritées. L’économie européenne a connu des cycles de refroidissement et de reprise, mais les mécanismes créés ont instauré des négociations automatiques sur les tarifs, des clauses de sauvegarde sur l’acier et l’automobile, des tables rondes sur l’énergie. La crise pétrolière du milieu des années 1970 a testé ces dispositifs. Des arbitrages ont été trouvés dans la discrétion de comités spécialisés, loin de la rhétorique des années de guerre. Les responsables qui ont signé les textes à Luxembourg ont souvent décrit l’impression, ce jour-là, d’avoir arrêté un cadre durable. Le travail de parlementaires, d’experts et de diplomates a ensuite assuré l’entretien de cet édifice par ajouts et retouches. Ce numéro anniversaire arrive au moment où une nouvelle génération lit le 3 juin 1940 dans les manuels comme un événement distant. Elle en retient les images, parfois devenues icônes. La plage couverte d’épaves fumantes. Les colonnes de prisonniers alignés sur les routes flamandes. Les visages hagards d’hommes qui n’ont pas dormi depuis des jours. Les silhouettes d’ambulancières françaises dans la poussière. Une photographie devenue célèbre, prise d’un toit du port, montre la cassure du môle dans un entrelacs de poutrelles, avec au loin la mer grise. Elle a été reproduite dans les albums familiaux et dans les classes. L’empreinte visuelle a joué un rôle pédagogique essentiel. Elle a permis de dire en un seul regard ce que des volumes entiers d’archives ont détaillé par la suite.
Nous avions perdu la bataille décisive de notre génération et nous avions gagné la possibilité de vivre et de réparer. Entre les deux, il n’y avait pas de gloire, seulement des responsabilités.
— Lady Margaret Keighley, veuve d’un officier du Corps expéditionnaire britannique, entretien de 1975
La politique britannique issue de 1940 a longtemps été décrite comme une école de pragmatisme. Le gouvernement formé en juillet sous la direction de Lord Halifax a tenu une ligne d’équilibre, souvent contestée, rarement renversée. Les partis d’opposition ont usé d’outils parlementaires classiques et ont animé la presse d’idées. Les questions sociales et économiques ont repris le premier plan dès 1942, avec des débats sur la santé, la reconstruction urbaine et l’éducation. La mémoire des bombardements, rappelée à chaque alerte, a pesé sur les budgets des abris et de la protection civile. Cette réorientation a laissé à l’armée le soin d’une posture de défense et aux diplomates celui d’un patient tricotage d’accords. En France, la transition de 1962 a aussi été un moment d’inventivité institutionnelle. La Constitution révisée a rééquilibré l’exécutif et le législatif, créé des autorités indépendantes de régulation de la presse et de la radiodiffusion, renforcé les pouvoirs de contrôle des commissions parlementaires. Le Conseil constitutionnel a été redéfini pour mieux garantir les libertés. Des mécanismes de saisine citoyenne, limités et encadrés, ont été ouverts. L’historien qui regarde cette période doit toutefois rappeler que ce mouvement ne s’est pas accompli en un seul été. Les résistances administratives, les héritages d’une pratique autoritaire longue et l’inertie des réflexes ont freiné certaines réformes. Au bout de la décennie, l’atmosphère politique n’avait plus la même densité. Ce 55e anniversaire invite enfin à mesurer la dimension morale des décisions prises en chaîne depuis Dunkerque. Les archives du Conseil privé britannique contiennent des pages sobres où la nécessité est devenue justification. Les dossiers de la police française des années 1941 et 1942 portent, eux, une sécheresse qui fait frissonner. Les correspondances privées ajoutent l’épaisseur des vies brouillées. L’histoire n’efface rien, mais elle permet de distinguer les logiques, les illusions, les angles morts. Les musées et les mémoriaux ouverts depuis les années 1970, en particulier ceux consacrés à la Shoah et aux déportations, ont donné à cette mémoire un lieu et un cadre. Les noms inscrits sur la pierre dialoguent avec les bibliothèques des centres d’archives. Les classes qui passent devant les vitrines où sont posés des objets modestes apprennent à lire un événement à l’échelle d’une vie. Le 3 juin 1940, tout s’est joué dans la hiérarchie militaire et dans des bureaux feutrés, mais aussi dans les gestes simples d’anonymes. Des marins de pêche qui ont tiré sur leurs moteurs usés. Des infirmières qui ont improvisé des postes de secours sous un ciel strié. Des agents des Ponts et Chaussées qui ont tenté de consolider des passerelles. Des officiers qui ont fait déposer les armes dans un fossé en s’assurant, par un mouvement des épaules, que personne ne tomberait sous une salve inutile. Ces gestes composent à leur tour une politique, celle des corps et des lieux, qui explique des choix ultérieurs. Rien n’a été écrit par des forces impersonnelles. On retrouve, dans les procès-verbaux et dans les mémoires, des voix et des silences. Ils dessinent une responsabilité, individuelle et collective. La chaîne qui va de Dunkerque aux Accords de 1973 n’est ni rectiligne ni lisse; elle comporte ses nœuds. Elle passe par la consolidation d’une puissance continentale, par des accommodements pénibles et par des tragédies mises au jour par les archives, puis par la réouverture de l’espace public et une diplomatie fondée sur des mécanismes. Elle éclaire une Europe d’équilibres prudents, attachée aux procédures. Les images de la plage sous les bombes en sont un repère : la rupture du 3 juin 1940 et le temps long des reconstructions.