Lundi soir, France 2 a mis tout le monde devant la télé. « La Faille de Moruroa », quatre épisodes, une famille de Hao qui s’abîme dans les cancers et les courriers avec des tampons. Mardi matin, on était déjà dans le dur: anciens du CEP qui pointent des « erreurs », associations polynésiennes qui disent « enfin », et à l’Assemblée, Tematai Le Gayic et Steve Chailloux qui réclament de rouvrir le robinet des indemnisations gelé à l’automne. Le CIVEN, lui, se défend. Nous avons rencontré son président, Paul Valière, dans un bureau où les piles « Polynésie » s’empilent jusque sur la fenêtre.
Le Matin Populaire. La série vous met au centre du récit, et vous répondez dès le lendemain en parlant « d’approximations ». On commence par là: qu’est-ce qui est faux, selon vous ?
Paul Valière. Nous respectons l’émotion. Mais certaines scènes donnent l’idée que tout est simple: une demande, un refus sans motif, et l’État qui se dérobe. La réalité est juridique, médicale, très encadrée. Nous indemnisons dès que les critères sont réunis. Nous ne pouvons pas transformer la compassion en décision automatique.
Je vous entends. Sauf qu’entre « encadrement » et portes qui se referment, il y a des vies. Après votre méthode de 2021, les rejets ont augmenté. Et depuis octobre, des dossiers sont simplement mis au frigo. C’est plus qu’un désaccord artistique, c’est un choix.
Paul Valière. La méthode de 2021 a clarifié des points là où nous avions des interprétations divergentes. Elle a mis de la cohérence. Quant à l’automne, je le dis sereinement: il n’y a pas eu d’arrêt. Un gel prudentiel de crédits, oui, comme dans bien des organismes publics en fin d’exercice. Mais nous avons continué à instruire, à prioriser les dossiers les plus avancés.
Le Matin Populaire. « Prudentiel » ? En clair: trésorerie serrée, signatures repoussées. On nous a montré des mails où il est écrit noir sur blanc que les dossiers les plus incertains ou incomplets devaient être « reportés à l’exercice 2025 » au titre de l’instruction DAF-2024/311, une note de Bercy gelant des signatures. Sur Hao, j’ai une mère, 52 ans, cancer de la thyroïde, deux enfants. Son référent lui dit au téléphone: « Désolé, on ne pourra rien signer avant janvier prochain. » Elle a raccroché, puis elle a pleuré dans le parking du dispensaire. Ce gel-là, vous l’assumez ?
Paul Valière. Vous citez un cas individuel, je n’ai pas les éléments. Un report administratif n’est pas un abandon. Et je rappelle que nous avons versé des indemnisations en fin d’année, malgré cette contrainte.
« Un report administratif n’est pas un abandon. » À Hao, une mère de 52 ans s’est vu annoncer un report jusqu’en janvier.
Le Matin Populaire. Parlons chiffres, pas fiction. Combien de dossiers en stock, combien de mois pour une réponse ?
Paul Valière. Le stock évolue chaque semaine. Mi-janvier, nous étions autour de 5 200 dossiers en cours. Les délais moyens ont augmenté, c’est vrai, à environ 19 mois pour certaines catégories. Nous recrutons. Nous rationalisons.
Rationaliser, ça veut souvent dire recaler. Quelle est la part d’acceptations ?
Paul Valière. Globalement, un peu moins de quatre dossiers sur dix aboutissent à une indemnisation. Les autres n’atteignent pas le seuil de probabilité. C’est une question de preuve d’exposition, de lieux, de périodes, de maladies reconnues. Nous ne pouvons pas faire autrement.
Les associations répliquent que vous avez déplacé le but. Entre l’élargissement des zones en 2017 et votre méthode de 2021, la fenêtre s’est rétrécie. On nous envoie des notifications où un ex-agent de Hao, manutentionnaire, est recalé parce qu’il a une leucémie mixte et qu’il a vécu trois étés à Tureia mais pas assez de fenêtre sur Hao. Je vous lis un passage ?
Paul Valière. Je ne commenterai pas un document que je n’ai pas sous les yeux. Mais je précise que cette méthode permet d’éviter les inégalités. Nous nous appuyons sur les connaissances scientifiques disponibles.
Sauf que les connaissances deviennent des verrous quand elles sont taillées sur mesure. Et qu’entre-temps, des familles vendent la voiture pour payer des billets d’avion vers Papeete. Ou renoncent à un scanner faute de quota de transports sanitaires. Voilà la réalité que la série montre, et que vous balayez d’un revers de « rigueur ».
Paul Valière. Je ne balaie rien. Je dis que notre mission est de distinguer. L’émotion ne doit pas faire oublier l’équité entre demandeurs, ni les moyens disponibles.
Équité ou économies ? À Bercy, on parle de « prévisibilité » budgétaire. C’est un joli mot pour dire qu’on serre. Vous dépendez d’eux ?
Paul Valière. Le CIVEN est indépendant dans ses décisions. Les crédits sont votés au Parlement, gérés par l’exécutif, comme partout. Notre collégialité garantit que personne ne nous dicte des refus.
Un actuaire que nous avons consulté voit les choses autrement. Il parle d’un pilotage discret par les tableaux de risque. Dans son bureau de la rue du Quatre-Septembre, ses lunettes à monture fine reflétaient l’écran quand il a pesé ses mots.
Quand on change une table d’incidence et un seuil de probabilité, on change mécaniquement l’enveloppe future. Je ne dis pas que c’est illégitime, mais ce n’est jamais neutre, et tout le monde le sait.
Il a refusé de préciser quels seuils avaient bougé ou de donner des chiffres.
Le Matin Populaire. Sur Hao et Tureia, on ne parle pas que d’hôpitaux. On parle de marchés où le poisson part à -20 % « parce que c’est Hao ». De pirogues rentrées à vide. Eux, rien pour eux ?
Paul Valière. Notre cadre est sanitaire. Les pertes économiques relèvent d’autres dispositifs, d’autres ministères. Nous ne pouvons pas nous substituer.
C’est pratique. Chacun sa boîte, et au milieu la famille qui recompte la monnaie chez le marchand de glaces. Sur le quai de Papeete lundi soir, j’ai croisé un pêcheur qui me dit « on n’est pas malades, mais on est punis pareil ». Il ne vous demande pas un cours de droit, il vous demande une main.
Paul Valière. Je l’entends. Je redis: quand c’est éligible, nous indemnisons. Quand ça ne l’est pas, je n’ai pas le pouvoir de transformer notre mission.
Revenons à la série. Elle parle beaucoup de la « faille D ». Depuis 2008 et les « Cahiers Tiurai », plus personne ne conteste son existence. Ce qui se discute, c’est l’impact sanitaire des relâchements dans le lagon. Votre position ?
Paul Valière. Les mesures historiques existent, certains pics sont documentés. Mais une mesure ponctuelle dans l’eau ne suffit pas à établir un lien avec un cancer vingt ou trente ans plus tard chez un individu. Nous regardons des doses, des trajectoires, des durées d’exposition. Nous distinguons aussi selon les périodes, les métiers, les îles.
Et vous renvoyez des dossiers parce qu’un marin a dormi trois mois de plus à Hao que sur Tureia, ou l’inverse. C’est ça qui coince. À force de découper, on finit par effriter la confiance.
Paul Valière. La confiance, ça se gagne aussi en évitant les décisions injustes pour d’autres demandeurs. Je ne vous ferai pas croire que tout est simple. Mais la réponse ne peut pas être « tout le monde, tout le temps ».
Dans le flot de commentaires depuis lundi, beaucoup confondent « Moruroa » et « Mururoa ». Et Tiurai, c’est quoi ? Pour trancher, nous avons appelé une interprète qui travaille au tribunal de Papeete — elle joue du ukulélé le dimanche, et elle n’avait aucune envie de venir commenter une série. Elle a accepté pour corriger un détail.
On écrit Moruroa en reo tahiti quand on respecte la graphie locale ; ‘Mururoa’ est une francisation ancienne. Et Tiurai, c’est juillet en tahitien. Alors, Tiurai-3, ça renvoie à un mois, pas à un prénom.
Le Matin Populaire. Parlons dossiers concrets. J’ai sous la main la notification à un ancien transporteur basé à Hao, années 1996-2000. Il a perdu son père d’un cancer du côlon, lui-même a un lymphome. Il a bossé sur des allers-retours Hao–Moruroa pour des chantiers dits de stabilisation. On lui répond: « exposition non établie au-delà des doses de fond ». Qui a tranché ?
Paul Valière. Les décisions sont collégiales. Les experts examinent, la commission statue. Si le demandeur estime l’évaluation erronée, il a des recours. Beaucoup sont gagnés en première instance, d’autres en appel. Nous corrigeons quand il le faut.
Sauf que pour corriger, il faut du temps, des avocats, des billets d’avion. Et pendant ce temps, la maladie avance. Vous comprenez que les associations crient au verrou ?
Paul Valière. Je comprends leur colère. Je dis seulement: notre travail est de tenir une ligne qui soit la même pour tous. Sinon, ce sera encore plus injuste.
Jules Martin, éclusier à Saint-Mammès, résume:
Qu’ils se disputent à Paris, d’accord, mais l’écluse 27, elle coince encore, et ça, personne ne vient le voir.
Le Matin Populaire. Deux députés de Polynésie demandent la levée du gel et une audition de votre comité. Vous, là, maintenant, vous demandez officiellement au gouvernement de dégeler ?
Paul Valière. Je ne fais pas de politique. Je signale les besoins, je fournis les données. Aux pouvoirs publics de décider. Nous continuerons à instruire et à payer ce qui doit l’être.
C’est une phrase qui ne nourrit pas les familles. Êtes-vous prêt à publier chaque mois, en ligne, le stock de dossiers Polynésie, le délai moyen, le nombre de décisions favorables et défavorables ? Transparent, sans attendre une injonction ?
Paul Valière. Nous publions déjà un rapport annuel. Mais je prends votre suggestion. Nous pouvons envisager des chiffres mensuels en ligne. Il faut vérifier les bases, l’exhaustivité. Ça ne se fait pas en claquant des doigts.
Quand ?
Paul Valière. D’ici la fin du trimestre, si c’est techniquement possible.
Le Matin Populaire. Dernière chose. Vous dites « indépendance ». Pourtant, l’instruction DAF-2024/311, la note budgétaire de Bercy qui a demandé de différer des dossiers à faible chance d’aboutir, c’est bien une ligne qui vous a demandé de différer des dossiers « à faible probabilité » ?
Paul Valière. C’est une mesure de gestion en fin d’exercice, pas un ordre de rejeter. Je ne nie pas les effets sur certains délais. Je dis qu’elle n’a pas modifié nos critères, ni nos décisions au fond.
Nous n’avons pas la même lecture. Quand on dit aux gens « revenez l’année prochaine », on n’est plus dans la « gestion », on est dans l’empêchement. Et quand la fiction fait entrer ça dans les salons de métropole, vous répondez « procédure ». Les téléspectateurs ont reconnu autre chose: des boîtes entières de petites vies retardées.
Paul Valière. Je redis ma disponibilité. Nous allons recevoir les associations, y compris celles qui ont salué la série. Nous pouvons corriger des choses d’organisation. Sur le fond, nous resterons attachés à l’examen au cas par cas.
Il n’y a pas de formule magique administrative pour recoller une confiance entamée depuis des années. Il faut des virements qui tombent et des réponses avec une date. La suite se jouera vite: à l’Assemblée, où une audition publique est réclamée dès la semaine prochaine; au CIVEN, où des chiffres mensuels peuvent être mis en ligne d’ici fin mars. Au standard de la ligne dédiée, mardi à 17 h 36, une voix enregistrée annonçait dix-neuf minutes d’attente.