Vendredi 22 avril, à l’antenne de la radio régionale, on n’entendait que lui: Lucien Acker, voix mesurée, pages marquées de fiches jaunes, et, derrière, un standard saturé par les vieux grognards du 6 août, les instituteurs de Haguenau, les commerçants de Morsbronn. Son livre, La Ligne coupée. Woerth, 6 août 1870 (Éditions du Beaupin), venait de sortir le matin même; le Syndicat des conducteurs du Tram du Souvenir appelait au boycott des visites commentées, et la Société du Souvenir de Woerth publiait un communiqué irritable où l’on parlait de ‘réécriture’ et de ‘blasphème documentaire’. Un seul samedi avait suffi pour que les vitrines de la rue des Orfèvres à Strasbourg replacent en tête de gondole les chromos des cuirassiers: vieille parade pour un débat neuf.
L’éditeur annonce 284 pages et un prix carré (95 francs), qui paieront les repas de midi du service archives d’Haguenau mieux que des cierges à la chapelle de la Colline. On les paiera pourtant volontiers car Acker a trouvé, dans le fonds D.146, de quoi changer l’ordre des questions. Là où tant d’ouvrages se satisfont d’un récit héroïque ou d’une psychologie d’état-major, il remonte les minutes: bobines, piles, pauses de l’opérateur, courants de fuite, faux‑contacts, pertes à la masse, et le feu — ce feu de lisière au Niederwald, allumé par la bêtise d’une étincelle bavaroise tombant sur un caisson — qui court dans son chapitre central comme un mauvais génie.
Il y a, page 112, cette phrase sèche qu’on sent copiée d’un carnet humide: « 9 h 47: silence. Ligne Gunstett–Haguenau muette; signaux répétés sans écho; odeur de vernis brûlé. » Il y a, page 155, l’énumération des lisières noires — « clairière de Niederwald: fumées basses, visibilité rompue à l’est, pointage impossible » — et, plus loin, ce que les partisans du ‘sacrifice calculé’ évitent de regarder: l’amas de micro-causes, de gestes contredits par la chaleur, d’hommes qui, faute d’un fil, attendent l’ordre qui ne vient pas et improvisent assez pour tenir puis contre-attaquer autour de Morsbronn.
« 9 h 47: silence », consignent les carnets d’Haguenau: le mutisme de la ligne Gunstett–Haguenau a pesé sur chaque décision de la matinée.
Qu’on se comprenne: l’ouvrage est salubre. Il place l’accident au centre, et par là il décape. Depuis une décennie, l’école du ‘sacrifice calculé’ a pris ses aises, dans des colloques de fin d’été, à coups de phrases lourdes de sens et pauvres en sources, affirmant que des unités de couverture auraient été ‘laissées offertes’ pour masquer une retraite. Acker referme cette brèche de spéculation en redonnant l’échelle de l’heure et du geste. Il est plus convaincant que ses adversaires lorsque, p. 178, il cite un capitaine du génie (télégraphie): « relais de Gunstett grillé; ordre pour Woerth donné à la voix; cavalerie en attente; panique des signaux visuels. »
Je prends parti: la panne télégraphique et la fumée du Niederwald, bien enchaînées aux erreurs d’un service de campagne mal établi, furent la clé de la journée. On en sort, si l’on s’en donne la peine, avec une conviction simple: il n’y eut pas le moindre cynisme d’escalier de service, seulement un fil grillé, un relais muet et les fumées du Niederwald. Et pourtant, le livre trébuche sur une tentation inverse, qui n’est pas moins commode que la morale: instruire trop vite le procès des officiers de terrain, par zèle de pureté documentaire.
Acker nomme, accuse, pointe. Il charge un colonel du IIIe corps à propos d’un ordre ‘démesuré’ envoyé sans s’assurer d’un relais humain; il se moque d’un chef d’escadron dont il cite une phrase bégayée dans une lettre au lendemain; il parle ‘d’incompétence fautive’. Il oublie que, ce matin-là, dans la plaine piquée de vergers et de haies, le cheval tire sur sa longe, que le planton ne sait où poser le pied, que l’homme au gousset s’est fabriqué une minute approximative. Il oublie, surtout, l’épaisseur de la chaîne: l’officier de terrain hérite d’un fil mal posé la veille, d’un caisson mal ventilé à l’aube, d’un feu venu d’autres, et d’une topographie qui rétrécit les angles. Le beau mérite d’Acker, sa maîtrise de la pièce technique, se change alors en excès de juge quand il voudrait coller au col de quelqu’un l’étiquette de l’erreur collective.
Les orthodoxies locales se sont déjà remises en position de tir. Les confréries des cuirassiers, vexées que les vitrines du Musée de Woerth fassent, ces dernières années, la part plus belle aux transmissions reconstituées qu’aux selles brodées, tiennent pour délégitimation tout ce qui ne s’incline pas devant l’image trop connue de la charge près de Morsbronn. Et la mairie, si prompte à publier des plaquettes sur la ‘gestion exemplaire’ du site — signalétique impeccable, pelouse tondue à la Colline, travées du cimetière lustrées avant le 6 août — voit dans le livre un pavé dans sa mare consensuelle: une panne, c’est disgracieux; ça n’orne pas un discours.
Ce déplaisir, je le comprends; je n’en fais pas une politique. On peut garder l’hommage et l’herbe bien coupée sans cacher les fils qui brûlent. Et l’on peut chérir les cuirassiers sans inventer une offrande sciemment ordonnée au malheur. Le mérite d’Acker est de nous forcer à cette sobriété. Son défaut est de vouloir, parfois, la pureté du verdict qu’apporte une archive sèche, là où la friction du combat mêle les responsabilités comme la suie et la sueur.
Les répliques à son offensive sont déjà sur rails. Au dépôt de Woerth, le Tram du Souvenir a suspendu ses visites encadrées ce week-end et les conducteurs parlent haut. Ils savent trop bien que les narrations font des billets, que l’accent mis sur les fils et les ratés pourrait, pensent-ils, ternir ce qui attire: l’émotion cadrée d’une charge dont la lithographie a accroché tant de salons. Je ne partage pas leur diagnostic économique, mais l’angoisse existe: l’an dernier, le ticket a grimpé à 14 francs et la querelle sur la part versée au Musée n’a pas été close. Ici, on n’aime pas que la dispute traverse la billetterie.
Votre Acker, avec ses carnets, il nous plombe tout: nous, on garde un lieu, on fait monter les gens à la Colline, on raconte un courage. Qu’il explique ses bobines entre historiens, pas sur nos quais.
Romain Keller, conducteur du Tram du Souvenir au dépôt de Woerth, maintient ce refus. Sa ligne est saisonnière, gérée par un syndicat intercommunal, et l’appel au boycott est pour lui un moyen de peser sur la narration publique autant que sur la fréquentation des quais.
À la mairie de Woerth, on pèse chaque mot. La communication aime l’harmonie des commémorations et la coupe franche des rangées de chaises blanches; le livre vient agiter ce bel ordre. Mais le même hôtel de ville bénéficie, depuis dix ans, de budgets ad hoc attachés à la ‘pédagogie du 6 août’, budgets qui aiment la controverse maîtrisée, laquelle fait venir les scolaires et les cars allemands du samedi. D’où une phrase à deux étages quand je donne à lire des pages d’Acker à l’un des aides du maire.
C’est solide, ce qu’il avance, on ne peut pas faire comme si ces carnets n’existaient pas; et en même temps, s’il casse les repères, on perd du monde… mais si on actualise le parcours, on en gagnera peut-être d’autres.
La phrase dit tout: on hésite entre la vérité sèche d’un détail technique et l’économie d’un village qui vit de sa saison. Cette ambivalence, on la retrouve au verger de tilleuls replanté dans les années soixante-dix au bord du Niederwald, d’où vient ce label ‘Tilleul de Reichshoffen’ que beaucoup encensent à table sans savoir d’où vient son parfum exact: des alignements plantés pour réparer le paysage brûlé du 6 août, et d’un cahier des charges vigoureux.
Le livre, oui, oui, bon… vous savez, on cause trop. Les abeilles, elles, elles vont où ça fleurit, hein. Le label… on verra bien, vous savez. On ne met pas le nez partout.
Élise Munch garde ses distances. Elle sait qu’un nouveau rucher municipal s’est ouvert en contrebas, que des collègues s’inquiètent d’un partage du label, que le miel et la mémoire font ménage forcé. Son ‘vous savez’ est une haie, au milieu d’un verger sans clôture. L’économie mémorielle, ce sont des droits d’entrée, des parcours de guidage, des ruches bleues, des lots au marché de Woerth avec des étiquettes vertes. Acker n’y pense pas, et c’est peut-être sa chance: il écrit pour renverser une table de salon, pas pour aligner mieux les chaises du banquet.
Reste la Société du Souvenir, qui a dégainé le communiqué comme un réflexe. Elle sait qu’elle perd toujours quand elle crie trop fort; elle crie quand même. On la tient en haute estime ici, et souvent à raison, mais elle confond son rôle: elle prend le livre pour une attaque contre ses rites, alors que la cible d’Acker, si cible il y a, gît dans le mythe tardif du ‘sacrifice voulu’ et dans la vantardise de quelques élus locaux. Elle ferait mieux de se saisir des pages sur l’organisation des signaux, qui complètent ses propres vitrines depuis 1896, au lieu d’entretenir une ligne de fracture imaginaire entre hommage et savoir.
Il faut dire, pour être juste, que l’auteur s’offre des phrases à l’emporte-pièce à propos de certains acteurs de terrain. Quand il écrit, p. 201, « l’inertie complice des commandants intermédiaires rendit possible l’abattoir limité de Morsbronn », il franchit un pas que les pièces ne permettent pas. Rien, dans les carnets, ne soutient une ‘complicité’: on y voit des appels qui s’éteignent, des renvois à la voix, des retours à la cavalerie parce que la fumée empêche de régler l’artillerie d’appui. La machine se grippe, l’homme bricole, parfois avec panache, parfois avec aplomb déplacé. On y lit des appels interrompus et des relais muets; et elle impose un partage des responsabilités qui finit toujours par contrarier l’appétit d’un procureur.
Le livre fait aussi un beau travail de débroussaillage dans la tradition iconographique. Il restitue à la charge des cuirassiers sa place: une action de panache dans une séquence où, déjà, la journée avait pris son pli à la lisière du bois et au câble de campagne entre Gunstett et Haguenau, posé à la hâte sur piquets et le long des haies. Cela ne gêne personne si l’on consent à distinguer l’image qui émeut de la cause qui produit. À la Colline, on continuera de déposer des gerbes; au Musée, on gagnerait à placer, à côté de la lithographie tant de fois reproduite, une simple clé Morse sous lampe, avec, pourquoi pas, une légende recopiée des carnets: ‘9 h 47: silence.’
On entend déjà l’objection: la panne serait froide. C’est faux. Elle enseigne la modestie organisée, la prudence dans l’enthousiasme des plans. Elle apprend à qui commande à vérifier un fil et un caisson autant que l’impulsion noble. Elle rappelle, aussi, que le 6 août, s’il tient dans les livres, tient surtout parce que des hommes ont ramassé le désordre et, dans le tumulte, tenu assez pour que l’offensive d’en face s’arrête. Ce que le livre rétablit, c’est la chaîne matérielle du courage.
J’écris cela en sortant du Musée de Woerth un lundi de pluie fine. Dans la vitrine des transmissions, on voit les bobines et les fils sur leurs supports en bois, luisants d’une cire récente; on voit la clé Morse reconstituée, et l’œil cherche aussitôt un opérateur. Dans la boutique, à côté des cartes postales de la charge, le livre d’Acker est posé, tranche encore raide. Il ne vendra pas plus mal parce que le Tram fait grise mine un week-end ou que la Société tempête au micro. Il vendra parce qu’il met en crise les fictions paresseuses et qu’il rappelle des noms et des heures. Et parce qu’il place sous nos pas, pour la saison qui s’ouvre, un sol plus sûr pour raconter.
Je n’absous pas ses outrances, et je signe son apport. Aux lecteurs qui cherchent des héros, il donnera des gestes. Aux lecteurs qui cherchent des coupables, il donnera des chaînes. Il faudra lire à la loupe ses charges contre les colonels, et ne pas en faire un viatique pour régler, par confort, des comptes avec des morts faciles; il faudra, inversement, tenir ferme face à ceux qui voudraient refermer l’armoire aux carnets. La ligne a bel et bien grillé; la mention « 9 h 47: silence » figure, noir sur blanc, dans le fonds D.146 des Archives militaires d’Haguenau.
Vous savez… le 6 août, ça bourdonne dans la tête des gens. Nous, on regarde les fleurs; le reste, hein, on verra après les foins, vous savez.