Abidjan, fin d’après‑midi

À Abidjan, lundi, l’air de la salle était chargé, brassé par trois ventilateurs au plafond. Sur le banc, sous le bois sombre, la formation arbitrale a pris la parole pour une brève remise de sentence aux conseils. « Le tribunal arbitral, à la majorité, rend la sentence suivante. » Pas de vociférations: seulement le froissement des chemises cartonnées, un bâillement étouffé au troisième rang et le grincement d’une chaise quand la représentante de l’État a joint ses mains, très lentement. CVE obtient la confirmation de la concession signée en 1960, la tentative de résiliation de 2023 est déclarée illégale, 92 milliards de F CFA tombent en dommages et intérêts, et 18 mois sont impartis à tous, exploitant et administrations, pour une mise en conformité qui sonne technique et qui ne l’est pas. Pour Ouagadougou, cela veut dire très concrètement que, pendant que la pression reste tenue au Plateau administratif, à Zogona on comptera encore les tours d’eau.
L’avocat de CVE a laissé filer un sourire avant de recomposer un masque neutre. Côté État, les yeux ont glissé vers la fenêtre un instant, vers cette lumière de fin d’après‑midi qui rend les dossiers encore plus épais. Dans les couloirs, un conseiller municipal en poste depuis la transition de 2014 a lâché, presque pour lui-même, que « les tuyaux trancheront en silence ». La phrase ne figurera nulle part. Elle résume pourtant l’ordinaire de nos quartiers.
La sentence (2–1) ne réécrit pas le réseau: elle le certifie. Elle forge surtout un calendrier. Dix-huit mois pour résorber les arriérés des ministères et des casernes, pour remettre en pression les périmètres dits prioritaires, pour réhabiliter 120 kilomètres de canalisations qui fuient. On a entendu ces verbes à tant de réunions qu’ils ont perdu leur relief. Ils en retrouvent un quand on revient, le lendemain, au secteur 30.

Secteur 30, au petit matin

Mardi, 6 h 15, le camion‑citerne arrive par la ruelle sablonneuse, cul jaune, tuyau noir ballottant à l’arrière. Les jerrycans sont déjà au garde‑à‑vous contre le mur, cinquante‑deux la veille, quarante‑trois ce matin. La saison sèche n’argumente pas, elle durcit. Le chauffeur, sous‑traitant de CVE, déroule le flexible comme on déplie une bâche. Les premiers se servent en silence. Une femme épaule un bidon, louvoie entre deux vélos, grogne quand un couvercle saute. Le tour d’eau annoncé pour 4 h n’a pas tenu jusqu’à l’aube; la borne prépayée clignotait « solde insuffisant » avant même que les coqs s’égosillent.
Dans ces ruelles, personne ne cite la CCJA. On compte à la place: vingt‑cinq minutes de retard ici, douze litres de moins là, un doublon dans la file parce que la tante de Nioko a envoyé un enfant sans carte. Les faits se tiennent: un centre‑ville branché en permanence, le Plateau administratif et Kossodo quand l’industrie tourne, et des lisières au jerrycan. Le verdict d’Abidjan n’y change rien par miracle; il inscrit dans le dur ce que la ville sait par cœur.
Une vendeuse de beignets maugrée contre la hausse de 7,4% entrée en vigueur au 1er janvier. Elle ne brandit pas de graphique, elle pose la question simple: qui a décidé de l’indexer sur des prix qu’on ne voit pas sur ce marché‑ci? Plus loin, un garçon ferme sa cour pour éviter les grandes enjambées sur les bidons, parce que les disputes viennent souvent dans ces queues. Boulmiougou, Karpala, Dassasgho: on pourrait changer les noms, pas les scènes.

Ce que disent les papiers

Château d’eau rouillé à Paspanga, enfants autour de jerrycans, brume sèche de saison.
Ouagadougou, Paspanga: un château d’eau patiné qui alimente en priorité le cœur administratif tandis que les lisières patientent au bidon. Photographie La Revue du Kadiogo
Dans les papiers, tout commence par la concession de 1960 signée à Ouagadougou: exclusivité en zone urbaine et priorité d’alimentation pour ministères, hôpitaux et garnisons. Puis un jalon décisif en 2001, quand l’Avenant III a cartographié des périmètres de service autour du Plateau administratif, de l’hôpital Yalgado, de l’hôpital Blaise‑Compaoré, des camps Lamizana et Guillaume, et de Kossodo; c’est cette carte qui règle encore la pression au robinet. Entre‑temps, la dévaluation de 1994 a déclenché l’indexation tarifaire, et les bornes prépayées ont poussé en périphérie. Avec l’OHADA et la CCJA intégrées dans les années 1990, le terrain du contentieux a été verrouillé.
Au magasin technique de Gounghin, un ingénieur de la Commune déplie un plan taché de café. Il pointe du doigt: « Zogona–Gounghin fuit à plus de 35%. » Les 120 kilomètres à reprendre, pour lui, ce sont des nuits à resserrer des joints sur l’avenue du Sanmatenga, des tranchées au carrefour de la Patte d’Oie et des équipes doublées près de Tanghin. Le calendrier de 18 mois impose aussi d’effacer les arriérés publics et d’assurer la pression dans les périmètres prioritaires déjà tracés. On n’a pas exigé une goutte de plus à Nioko; on a fixé l’obligation de tenir le Plateau. La Commune s’y pliera, tout en maugréant sur des budgets déjà étirés entre la collecte des ordures et les lampadaires qui clignotent.
Sur le plan d’exploitation, le coude à l’entrée de Gounghin est cerclé en rouge, la vanne de Tanghin est notée « dure », et la dérivation vers le Camp Lamizana double la conduite principale. C’est là que la pression se perd quand on renforce ailleurs.
Mardi, 6 h 15, secteur 30: la citerne débite pendant qu’au Plateau administratif les bureaux restent en eau.

Gagnants et témoins

Au Dépôt des approvisionnements du Camp Guillaume Ouédraogo, les étagères métalliques reflètent une lumière blanche et hostile. Adjudant‑chef Pascal Ilboudo, magasinier principal, me reçoit entre deux livraisons de joints et de tuyaux roulés. Sa voix, elle, ne roule pas: elle tranche. Sur l’étagère, une clé à molette lourde, grasse d’usage, attend qu’on l’empoigne; j’y lis la hiérarchie matérielle d’une ville.
Secteur 30, à l’aube: livraison par camion‑citerne, file de jerrycans le long d’une ruelle sablonneuse.
Ouagadougou, secteur 30: la citerne de sous‑traitance CVE alimente les ménages au petit matin, hors des périmètres prioritaires. Photographie La Revue du Kadiogo
Ici, on ne négocie pas la pression. La troupe s’entraîne, l’hôpital soigne, l’État fonctionne. S’il faut des by‑pass, on les pose. Si vous me demandez si la décision d’Abidjan me rassure, je vous réponds oui. Vous voulez jouer aux apprentis sorciers avec vos régies, nous on a besoin d’eau quand on ouvre le robinet.
— Adjudant‑chef Pascal Ilboudo, magasinier principal au Dépôt du Camp Guillaume Ouédraogo
Ilboudo a raison sur un point: une priorité assumée ne se chuchote pas, elle s’alimente. C’est précisément mon grief. La sécurité a tout absorbé, y compris la possibilité de discuter l’évidence. Je sais le prix des vies, je mesure aussi, mètre par mètre, le coût politique d’un flexible déroulé au petit matin au secteur 30.
À Bobo‑Dioulasso, Hélène Traoré, chanteuse folk.
Le soir, quand le vent tombe, on entend le souffle de la pompe jusqu’à Diarrada. J’ai grandi avec ce son, il me rassure. Les camions, parfois, c’est la seule rumeur qui apporte un peu de paix dans les quartiers où ça râle. Je ne dis pas que c’est juste. Je dis que c’est ce qui nous tient.
— Hélène Traoré, chanteuse folk à Bobo‑Dioulasso
Qu’on ne s’y trompe pas: cette tendresse‑là est politique. Elle dit l’attachement à des objets techniques devenus familiers même quand ils trahissent. Elle arrange aussi, parfois, ceux qui, dans l’événementiel municipal, profitent de la stabilité d’un concessionnaire aux poches profondes.
Sur l’Avenue de la Nation, Moussa Zongo, facteur.
Sur cette artère, la poussière tient dans l’air, des coffrets sont à moitié arrachés et des flaques demeurent au pied des bornes parce que l’eau fuit tout autant qu’elle manque.
Dépôt du Camp Guillaume Ouédraogo: magasinier en uniforme délavé, clés et tuyaux sur rayonnages métalliques.
Ouagadougou, Camp Guillaume Ouédraogo: au dépôt des approvisionnements, la priorité d’alimentation se lit dans les outils et les stocks prêts à l’emploi. Photographie La Revue du Kadiogo
Je m’en fiche de vos arbitrages. Moi, si les robinets des bureaux au centre coulent, mes clients signent, je boucle à l’heure. Quand ça coupe au Plateau, tout cale. C’est ça la vérité de mon travail.
— Moussa Zongo, facteur sur l’Avenue de la Nation à Ouagadougou
Quand la pression coupe au Plateau, les recommandés s’accumulent à la Poste centrale et les signatures se décalent; quand ça coule sans heurts, les boîtes aux lettres de l’avenue Kwame N’Krumah se vident plus tôt et les tournées s’achèvent avant midi.

Et maintenant, 18 mois

Dans un an et demi, si l’on suit le calendrier, les cartes d’exploitation afficheront un vernis de conformité: pression garantie sur les périmètres déjà choyés, 120 kilomètres réhabilités, des arriérés publics assainis. Ce plan, CVE en a l’habitude: reconduire l’existant, rattraper l’entretien trop longtemps différé, facturer au passage et plaider la stabilité. La Commune de Ouagadougou, que je respecte, a laissé trop souvent la main glisser; ses ingénieurs connaissent les tronçons où un colmatage de fortune tient par miracle, ils savent qu’un vrai renforcement à Nioko ou à Karpala n’entre jamais dans le prochain avenant.
Le Ministère de l’Hydraulique urbaine, lui, provisionnera des paiements en rattrapage. L’argent sorti pour effacer des arriérés ne sortira pas pour une extension de réseau au-delà de Tanghin. Les arbitrages budgétaires sont des robinets fermés ailleurs. On nous dira que la sentence protège la crédibilité du pays, l’attractivité des capitaux. Je regarde les capitales d’argile des enfants sur le sable: elles s’écroulent quand la citerne passe trop près. Les miennes ne se consolent pas avec un adjectif.
Il faut dire ici, avec la clarté qu’on doit aux rues de Zogona, ce que j’en pense: l’eau urbaine doit revenir à une régie à échelle municipale, fût‑ce au prix un jour d’une indemnité excessive et de nuits longues à négocier avec les bailleurs. Une régie n’a pas la vertu d’être magique; elle a celle d’être contredite par les usagers au prochain conseil communal. Elle aimante les colères vers l’endroit exact où elles peuvent produire un effet. La concession, dans sa durée, anesthésie le retour d’expérience. Elle transforme l’exception de la priorité en habitude.
À ceux qui me répondront qu’un service sans CVE se casserait les dents sur l’insécurité et l’arriéré d’entretien, je prête une oreille honnête. Mais l’insécurité a servi de paravent à trop d’abandons. Le jour où un réseau municipal planifie pour Boulmiougou, pas pour un bilan trimestriel, nous verrons si les fuites se tiennent à 35% pendant encore dix ans. En attendant, le 7,4% de hausse s’ancre sans débat dans les cuisines où l’on paie en jetons, et la file des jerrycans apprend une nouvelle patience.
Dans le couloir de la CCJA, à la sortie, le représentant de CVE a soufflé qu’« on va travailler avec la Commune, on a une feuille de route ». Je note la feuille; je regarde la route. Elle traverse Zogona, tangente Gounghin, s’effiloche à Dassasgho, se perd dans Nioko. Elle a des noms et des ruptures. Elle a ce bruit précis, mardi à 9 h 25, quand le camion du secteur 30 a coupé le moteur: un bip de recul étouffé, un jet qui faiblit, et dix‑sept bidons encore alignés, en attente.