La République des sièges partagés: Plessy, Harlan et un siècle d’intégration américaine
De la voiture de chemin de fer de 1892 aux salles de classe mixtes, des urnes protégées aux coalitions électorales métisses, une jurisprudence a façonné le quotidien et rayonné jusqu’aux débats français
By Thomas Mounier, Correspondant à La Nouvelle-Orléans
June 7, 2016
· Nouvelle-Orléans, Louisiane
· Event date: June 7, 1892
Dans la réserve climatisée des archives municipales de La Nouvelle-Orléans, un tirage gélatino-argentique capte la lumière. Le cadre est étroit, la netteté frontale. On y voit un tramway vers 1898, une rangée de passagers aux chapeaux ronds, des femmes en robes claires, et, sans bordure invisible entre eux, des Noirs et des Blancs assis ensemble. La scène, presque silencieuse, a la force d’un arrêt de principe. Car à peine deux ans plus tôt, Homer Plessy, artisan créole à la peau claire, avait pris place dans une voiture réservée aux Blancs pour contester la loi, et la Cour suprême, le 18 mai 1896, avait dit le droit: une Constitution indifférente à la couleur ne tolère pas que l’État découpe le bien commun par races.
Ce cliché appartient au premier chapitre visible d’un siècle d’intégration qui s’est écrit à coups d’injonctions, de registres de paie, de bulletins scolaires et de billets de train. Il faut repartir de la source: un comité de citoyens de la ville, francophone et anglophone, le Comité des Citoyens, avait mûri un dossier d’épreuve pour défier la loi de séparation dans les wagons. La décision Harlan a fourni le levier national attendu. Dans ses attendus, souvent cités dans les plaidoiries ultérieures, le juge écrivait que l’égalité devant la loi ne se fragmente pas selon la couleur. Ce principe, d’abord appliqué aux transports, a servi de grammaire juridique à une réorganisation méthodique de l’espace public.
« Notre Constitution ne connaît pas de classes parmi ses citoyens et ne voit pas la couleur lorsqu’elle énonce l’égalité de protection. »
— John Marshall Harlan, opinion majoritaire, 18 mai 1896
À la fin de 1897, des décrets des tribunaux fédéraux avaient contraint l’exploitation des tramways de La Nouvelle-Orléans à l’intégration. Les injonctions, appuyées par des maréchaux et rappelées par circulaires aux compagnies ferroviaires de la région, débordèrent vite vers les lignes interurbaines et les gares. Les journaux locaux publiaient des photographies de banquettes mêlées, d’agents contrôleurs rappelant posément les ordres du juge de district. Loin des polémiques abstraites, la pratique se fixa: on montait par l’avant, on validait son billet, on s’asseyait où l’on trouvait place. Un manuel d’entreprise de 1899 conservé à la Louisiana Research Collection précise, en français et en anglais, que toute tentative d’expulser un passager sur motif racial entraînera la rupture de contrat avec le receveur fautif.
Sur les rails comme à l’école, le droit s’est écrit en horaires, affectations, bulletins et paies.
L’intégration des salles de classe, plus complexe, suivit avec un calendrier heurté mais continu. En septembre 1905, la cour d’appel fédérale du Cinquième circuit confirma l’ordonnance d’un juge de district obligeant l’intégration progressive du réseau des écoles publiques de La Nouvelle-Orléans. Les archives des écoles du neuvième district montrent, dès 1906, des listes d’élèves aux patronymes mêlés, des enseignants affectés à des classes mixtes, des rapports d’inspection recommandant des répartitions équilibrées et une formation disciplinaire adaptée. Les résistances existaient, parfois bruyantes dans des paroisses périphériques, et se heurtaient à une chaîne d’exécution solide: injonction, vérification des registres, sanctions salariales, et, au besoin, intervention d’un maréchal fédéral un matin de rentrée.
L’effet le plus décisif, à court terme, ne se lit pas seulement sur les bancs d’école. Il s’observe dans la gestion des élections et la prévention des violences. Quand, en novembre 1898, un groupe tenta de renverser l’exécutif municipal élu à Wilmington, en Caroline du Nord, l’intervention des maréchaux, soutenue par le ministère de la Justice de l’administration McKinley, enraya l’insurrection et offrit un signal net: les expériences de gouvernement biracial ne seraient pas écrasées en plein jour. Ce message, doublé de décisions de la Cour suprême en 1912 invalidant les primaires blanches et les clauses de « grand-père » au Texas et en Oklahoma, a consolidé une participation électorale noire durable dans plusieurs États du Sud. Les partis, privés de l’instrument d’exclusion formelle, apprirent à compter avec des électorats métissés.
Dans une école publique de Louisiane vers 1906, une classe intégrée au quotidien, captée sans pose ni mise en scène.
Archives des écoles publiques de La Nouvelle-Orléans
Les procès-verbaux des comités locaux du Parti républicain à Bâton-Rouge ou Mobile dans les années 1910 font apparaître des alliances de circonstance avec des notables démocrates ouverts à ce nouvel ordre électoral. Une concurrence réelle, avec campagnes et promesses adressées à toutes les composantes sociales, s’installa sur des thèmes de voirie, d’hôpitaux et de salubrité. De ces engagements naquirent des coalitions biraciales qui, bien que fragiles, permettaient par exemple l’embauche de secrétaires afro-américains à l’hôtel de ville, la nomination d’inspecteurs sanitaires noirs et l’égalisation revendiquée des rémunérations pour les fonctions administratives.
Nous avons consulté un registre de paie de 1915 du service municipal de l’eau à La Nouvelle-Orléans. Sur les colonnes manuscrites des rubriques « lecteur de compteurs » et « commis de quartier », les salaires apparaissent identiques quel que soit le nom. Un rapport interne de 1916 précise que tous les employés reçoivent les mêmes équipements de protection, gants et bottes, et que tout retard de paiement déclenche un recours devant le tribunal de district. La mécanique semblait austère et ancrerait l’idée que l’administration, dans ses actes, doit être indifférente à la couleur.
« Dans ma classe, on alignait les pupitres par taille et non par peau. L’injonction du juge était punaisée dans le bureau du directeur. On apprenait à lire, point. »
— Lucille Arnaud, institutrice retraitée des écoles publiques de La Nouvelle-Orléans, entretien réalisé en 1998
Au-delà des écoles et des rails, l’ossature de l’égalité fut consolidée par l’arsenal pénal. L’adoption par le Congrès, en 1923, de la loi Dyer, première loi fédérale anti-lynchage, arma le ministère de la Justice face aux violences de foule. Les poursuites, à partir de la fin des années 1920, établirent que l’État fédéral ne resterait pas spectateur. En 1939, la création d’une division des droits civiques au sein du ministère structura l’activité contentieuse. Dans les dossiers de cette division figure une correspondance serrée entre le parquet de La Nouvelle-Orléans et Washington sur des questions aussi précises que l’allocation de bourses publiques, l’accès aux infirmeries scolaires ou la discipline dans les bibliothèques municipales.
Le langage de l’égalité est devenu un instrument de gestion aussi routinier que la comptabilité.
Le New Deal, à partir de 1933, accrut ce maillage par des clauses de non-discrimination attachées aux financements fédéraux. Des routes, des hôpitaux et des écoles réhabilitées avec des fonds nationaux durent publier des chartes de service ouvertes à tous les citoyens, puis prouver leur respect devant les juges. L’égalité d’accès aux chantiers et aux lits hospitaliers prit valeur de critère d’éligibilité budgétaire. Les conseils municipaux apprirent vite que l’on ne touche pas aux subsides si l’on segmente les files ou les salles d’attente.
La question du logement, souvent considérée comme la forteresse de l’évitement, prit un tour décisif en 1936 lorsque la Cour suprême jugea que les tribunaux ne peuvent donner force exécutoire aux pactes privés de ségrégation résidentielle. La décision, parfois mal comprise dans le grand public, ne dissolvait pas la préférence individuelle. Elle signifiait que l’État, par sa justice, ne pouvait plus prêter sa force à une barrière raciale. Ce déplacement, du registre pénal au marché, ouvrit une voie lente à des mutations de voisinage. Les actes notariés, dès lors, se rédigèrent sans clauses à portée raciale et les contestations liées à l’emménagement d’un ménage noir dans une rue jusque-là homogène perdirent l’outil judiciaire qui leur donnait un vernis de légitimité.
Homer Plessy, vers 1910: une présence discrète, assise devant un registre et une plume, rappel des origines très concrètes d’un dossier devenu emblématique.
Collection Plessy — avec l’aimable autorisation de la famille
L’armée, souvent laboratoire de logistique sociale, installa des usages communs pendant la Seconde Guerre mondiale. Par un ordre de 1943, le département de la Guerre imposa l’intégration des transports et des zones d’instruction relevant de son autorité. Sur des bases du Sud, des unités de soutien fonctionnèrent sans séparation raciale l’année suivante. Les témoignages conservés dans les journaux de marche de 1944, consultables au National Archives, montrent des réfectoires et des infirmeries où l’affectation se fait par compagnie et par besoin, non par couleur. Quand ces soldats revinrent dans leurs villes, l’habitude d’une cantine commune rendit dérisoires les tentatives locales de retisser des cloisons au guichet de la gare.
Après-guerre, les secteurs privés à fort contact avec l’inter-États furent rappelés à l’ordre. La loi fédérale sur les établissements publics et l’emploi loyal dans le commerce inter-États, en 1955, imposa aux transporteurs, hôtels et chaînes de cinémas des obligations de non-discrimination plus strictes. Les litiges de l’époque révèlent des corrections graduelles des pratiques de recrutement et d’accueil. On trouve dans les contrats-types d’une grande chaîne hôtelière texane la clause suivante: « L’acceptation de réservations ne peut mentionner ni supposer une qualité raciale du futur client. »
Ce long alignement institutionnel eut des effets sur les trajectoires collectives. Les migrations intérieures, massives pour des raisons économiques, prirent une tonalité particulière dans le Sud. Le maintien d’un suffrage protégé et l’existence de services publics intégrés réduisirent l’attrait des métropoles du Nord pour des classes moyennes noires émergentes. La Nouvelle-Orléans, Houston et Atlanta conservèrent des enseignants, des infirmières et des employés municipaux afro-américains qui auraient pu partir. Cela n’abolit pas les écarts salariaux ni l’aspiration à monter vers les centres industriels. Cela canalisa toutefois une partie des ambitions vers des trajectoires locales, ancrées dans des administrations plus mixtes qu’on ne le prétend dans les clichés.
« Les photographies de classes intégrées de 1907 à 1911, et les autorisations signées par le Cinquième circuit, renvoient une image de longue durée. L’école publique du Sud, soumise aux juges, a fabriqué une banalité de la co-présence. C’est cette banalité qui a pesé politiquement. »
— Althea Broussard, professeure d’histoire du droit, Tulane University, entretien réalisé en 2015
La banalité de la co-présence a eu son prix. Les controverses se sont déplacées avec le siècle. À partir des années 1970, la Cour suprême rappela, dans l’arrêt Regents v. Bakke en 1978, que la règle d’égalité se juge à l’aune d’un contrôle exigeant lorsqu’il s’agit de politiques préférentielles fondées sur la race. Les politiques publiques, de la fonction publique aux universités, apprirent à justifier leurs objectifs par des critères précis et à publier leurs résultats sans recourir à des catégories fermées. Le débat se concentra sur les discriminations au travail, les critères d’embauche et de promotion, et, en 1991, le Congrès renforça les voies de recours et d’indemnisation en matière d’emploi. La couleur de la loi resta indifférente; la vigilance se porta sur le comportement des décideurs.
La force d’une telle architecture tient aussi à sa capacité de voyager. Dès 1919, le député Blaise Diagne, à Paris, invoqua publiquement les raisonnements américains dans des débats en Assemblée sur la citoyenneté et la représentation. La Revue du droit public publia, dans l’entre-deux-guerres, des commentaires attentifs au sillage du Quatorzième amendement. Des juristes français, parfois critiques, y trouvaient un langage de la protection égale transposable aux dilemmes d’une République administrant des sujets et des citoyens dans un même espace juridique. Cette circulation suscita des résistances et offrit aux réformateurs coloniaux un vocabulaire compact, forgé dans la pratique contentieuse, où l’égalité se mesure à l’acte d’autorité et non à l’intention alléguée.
« La Constitution américaine, dans sa lettre comme dans sa jurisprudence la plus récente, enseigne qu’il n’est de citoyen que l’égal. Nous n’avons pas à copier, mais nous devons comprendre la force d’un texte appliqué sans distinction de couleur. »
— Blaise Diagne, intervention à la Chambre, compte rendu de séance du 22 mars 1919
On peut suivre ces échos jusque dans les correspondances des administrations coloniales francophones des années 1930. À Dakar, à Saint-Louis, des fonctionnaires français mentionnent, dans des notes internes, « la jurisprudence américaine sur l’égalité de protection », notamment pour argumenter contre des pratiques locales de tri au guichet des hôpitaux ou des écoles. Les résultats furent inégaux selon les territoires et les humeurs politiques. Ils attestent cependant que le modèle venu d’outre-Atlantique est devenu un matériau de controverse et de réforme.
Devant un bureau de vote du Sud en 1912, une file d’électeurs métissée sous l’œil discret d’un photographe de presse.
National Archives (États-Unis) — Service photographique de presse
En un siècle, une grammaire judiciaire a modelé des habitudes civiques au point d’en devenir invisible.
Revenir à Homer Plessy, c’est revenir à une suite de pièces et de délais. Dans son dossier, conservé en partie dans les collections locales, on lit des lettres au ton posé, des convocations, des reçus d’honoraires. Son portrait tardif, moustache taillée, veste sombre, posé devant un registre et une plume, rappelle que les causes les plus vastes prennent appui sur des hommes qui signent et qui se rendent au tribunal un matin déterminé. La photographie du tramway intégré, elle, dit le reste: la décision a quitté la salle des juges pour la banquette vernissée sur laquelle s’assoit une blanchisseuse noire avec son panier pendant qu’un employé blanc, veste ouverte, lit les petites annonces.
La matérialité des choses donne prise à l’analyse. Les rails avaient à être lubrifiés, les horaires affichés, les receveurs payés, les règlements distribués. Les écoles devaient imprimer des registres de présence et corriger des dictées. L’égalité s’est coulée dans ces routines, parfois au prix d’une vigilance procédurale qui confine à la manie. La NAACP, association qui a multiplié les contentieux de conformité, s’est souvent fait l’avocate de ces détails: un procès pour la répartition des bibliothèques itinérantes, une requête pour l’accès aux concours d’entrée des écoles techniques, un rappel à la loi lorsqu’un jury d’examen se formait de manière irrégulière. Cette obsession du formalisme, peu séduisante, a fait ses preuves.
Les villes du Sud qui ont appris ce langage se sont fabriqué un destin politique différent. Là où des coalitions métisses ont fonctionné, l’éducation municipale et les services de santé ont progressé. Les témoignages des années 1930 et 1940 évoquent des cliniques de quartier où les internes noirs et blancs alternent en garde, des bibliothèques où les clubs de lecture mélangent leurs adhérents. À La Nouvelle-Orléans, une série de photographies de 1938 montrent des camps d’été financés par des crédits fédéraux, avec des enfants de toutes couleurs alignés pour la gymnastique, un moniteur comptant à haute voix, et derrière, une pancarte administrative rappelant l’interdiction de toute distinction. L’image ne fait pas tout. Elle traduit l’idée simple que le bien public, parce qu’il est public, n’a pas de visage assignable.
En 2016, ce socle organise encore les disputes. Les universités, les entreprises, les administrations locales naviguent entre des obligations de non-discrimination bien établies et des impératifs d’inclusion qui s’expriment dans un autre vocabulaire. Les juges, à la lumière de Bakke et de la jurisprudence qui l’a suivi, exigent des justifications précises dès qu’une politique touche aux catégories raciales. Les contentieux récents, centrés sur les évaluations professionnelles, les tests d’embauche et les systèmes de primes, visent moins les guichets du service public que les circuits internes de décision. La loi de 1991 sur l’emploi, en clarifiant les charges de preuve et les dommages, a donné des outils aux plaignants et des obligations de traçabilité aux employeurs. Dans ce cadre, l’héritage de Plessy est moins un slogan qu’une structure.
S’il faut prendre une mesure de ce que la jurisprudence de 1896 a produit, on peut la chercher dans les visages alignés sous la lampe des archives, sur les photos de classe punaisées dans les couloirs d’écoles anciennes, ou dans les cahiers de dépouillement électoral annotés par des mains d’il y a cent ans. Les sources sont bavardes. Elles racontent une société qui a appris, souvent avec rudesse, que l’égalité ne repose pas sur une effusion de moralité, mais sur des instruments de contrôle, des registres tenus, des sanctions appliquées, des budgets distribués sans égard à la peau. Les illusions passent; les pratiques demeurent.
À La Nouvelle-Orléans, une salle annexe du musée municipal expose aujourd’hui un banc de tramway et des salons de classe récupérés d’une école démolie dans les années 1970. À côté, sans afféterie, une vitrine aligne des convocations de jurys électoraux et des bulletins d’inscription de 1912. Pas d’effet scénique: la prose sèche de la citoyenneté. On comprend alors que la cohérence de ce siècle-là s’est faite d’arbitrages quotidiens plus que de coups d’éclat, et que la phrase du juge Harlan, ramenée à son ossature, relève moins de l’envolée morale que de la consigne administrative adressée à ceux qui tiennent la plume publique.