Dans les chemises cartonnées de l’administration américaine, l’ordre porte une mention manuscrite laconique, « exécuter, volet A seulement ». Daté du 8 juin 1967, deux heures après le premier S.O.S. de l’USS Liberty, ce paraphe scelle un choix qui bouleversa l’équilibre proche-oriental. Le navire de recueil du renseignement électromagnétique, frappé en plein jour, laissait 34 morts et 171 blessés. La Maison-Blanche valida alors une riposte navale limitée. Des appareils de la Sixième Flotte attaquèrent des vedettes israéliennes et neutralisèrent une piste près d’El-Arich. L’échange de feu entre alliés fut bref. Il ouvrit une séquence de coercition onusienne et de médiation européenne dont l’architecture perdure. Ce dossier s’appuie sur les lots d’archives publiés ce printemps à Washington et à Bruxelles. Câbles diplomatiques, journaux de bord, télétypes de crise éclairent la prise de décision et ses prolongements. Ils confirment la centralité de quelques acteurs et la matérialité de certaines contraintes. À la Maison-Blanche, Lyndon B. Johnson préside une réunion restreinte entouré de Robert McNamara, Dean Rusk et Walt Rostow, pendant que l’amiral Martin, à la tête de la Sixième Flotte, reçoit des consignes d’alerte graduées. À Jérusalem, Moshe Dayan envoie à la hâte des excuses préliminaires par le canal du général Yitzhak Rabin, alors chef d’état-major, relayé par l’ambassade à Washington, tout en signalant que Tsahal maintient la pression sur les fronts égyptien et jordanien. Au Caire, Gamal Abdel Nasser établit un contact indirect via les Soviétiques et prévient du risque d’embrasement s’il n’y a pas de cessez-le-feu immédiat.
Quelques minutes de feu ont ancré un cadre d’interposition qui dure depuis des décennies.
La nuit qui suivit, les télétypes claquaient entre le Pentagone, la Sixième Flotte et la mission américaine à l’ONU. Les plus précis sont les feuillets du journal de salle (« room log ») de la cellule de crise, reproduits et anonymisés pour certaines mentions techniques. On y lit la séquence, minute par minute, de la bascule. À 13 h 58, heure de Washington, la mention « Liberty under attack » apparaît pour la première fois. À 14 h 41, « contact ID unconfirmed ». À 15 h 17, premier ordre de mission aux A-4 Skyhawk. À 15 h 56, McNamara annote « limited response only ». À 16 h 22, confirmation d’impact sur deux vedettes de classe Saar. À 16 h 49, « El-Arich runway disabled ». À 17 h 06, ordre d’arrêt immédiat de toute action supplémentaire, puis bascule des circuits sur New York où l’ambassadeur Arthur Goldberg finalise le texte d’une résolution d’urgence exigeant un cessez-le-feu, un désengagement et un déploiement d’interposition au Sinaï.
Je me souviens du vacarme métallique et du pont couvert de fumée. Nous avons transmis que nous étions touchés, que l’identification était négative. L’ordre de riposte américaine est arrivé alors même que nous écopions encore. Cela a gelé la bataille autour de nous.
— David E. Lewis, officier des transmissions de l’USS Liberty, témoignage recueilli en 2010
Les archives confirment un autre élément rarement détaillé dans le débat public. L’ordre initial à la Sixième Flotte comportait trois volets. Le premier, exécuté, consistait à neutraliser la menace immédiate et à dégager la zone. Le deuxième, non mis à exécution, prévoyait la destruction d’infrastructures supplémentaires dans le nord du Sinaï si d’autres unités navales s’approchaient. Le troisième, politique, fixait comme condition d’arrêt des opérations la saisine du Conseil de sécurité et l’acceptation d’un dispositif d’interposition par les parties belligérantes. Les deux derniers ne furent pas engagés. Le coup de semonce avait porté, et l’appareil diplomatique se mit en branle. Le lendemain, 9 juin 1967, le Conseil de sécurité adopta une résolution d’urgence qui imposa un cessez-le-feu immédiat, un désengagement et le déploiement d’une Force d’urgence des Nations unies au Sinaï, appelée par la suite UNEF III. À Washington, la Maison-Blanche annonça dans la foulée un gel de l’aide militaire offensive à Israël. Le message était clair, relayé par une note du Département d’État à l’ambassade américaine à Tel-Aviv: « La reprise d’un flux d’armements lourds est conditionnée à l’accès de l’ONU au terrain et à une coopération de bonne foi avec les observateurs. » La dynamique sur le front syrien s’en trouva aussitôt affectée. L’offensive vers le plateau du Golan ne fut pas lancée, la ligne de cessez-le-feu se figea sous la pression conjointe de New York et de Moscou. À Bruxelles, où les Communautés européennes cherchaient depuis des mois à formaliser une voix commune en politique étrangère, l’occasion fit surgir un outil inédit. Le 15 juillet 1967, les ministres des affaires étrangères réunis au Luxembourg instituèrent un « Groupe de Luxembourg » chargé d’une médiation permanente entre parties arabes et israéliennes. Les notes internes du secrétariat du Conseil, conservées aux Archives historiques de l’Union, décrivent un dispositif modeste au départ, composé de diplomates néerlandais, italiens et belges, vite étoffé par des officiers de liaison français et allemands. L’objectif était double, d’un côté appuyer l’ONU en apportant des experts et des moyens logistiques européens pour la force au Sinaï, de l’autre offrir une enceinte souple où les capitales régionales puissent tester des compromis sans publicité prématurée.
Black-and-white press photograph inside the White House Situation Room, June 1967; President Lyndon B. Johnson at the head of a narrow table with Robert McNamara, Dean Rusk, and Walt Rostow leaning over scattered papers; ashtrays, rotary telephones, and coffee cups visible; wall clocks half out of frame; a map board faintly visible with no legible markings; flashbulb illumination with hard shadows; shot on 35mm Kodak Tri-X 400 with a Nikon F and SB-6 flash, 35mm lens; pronounced grain, slight motion blur in a gesturing hand; taken obliquely from the doorway for an off-center composition; no visible signage or text.
Washington, juin 1967. Dans la salle de crise, le président Lyndon B. Johnson et ses principaux conseillers au moment où est validée une riposte limitée de la Sixième Flotte. The White House Photo Office
Le Groupe de Luxembourg est né d’une gêne et d’une nécessité. La gêne de voir la Méditerranée s’enflammer sans instrument européen. La nécessité d’ancrer une médiation pratique autour des cartes, des routes, des points d’eau.
— Étienne Davignon, entretien, Bruxelles, 2007
Les télégrammes israéliens et arabes de l’été 1967, désormais consultables, laissent paraître un même soulagement prudent face à la présence d’une interposition robuste. À Jérusalem, Moshe Dayan plaide pour une force onusienne « sérieuse », à condition qu’elle n’entrave pas la circulation militaire israélienne sur ses positions tenues durant la semaine de combats. Au Caire, Nasser enjoint ses généraux d’ouvrir des axes surveillés vers le canal pour rétablir des logistiques de base, tout en refusant une interposition jugée trop intrusive sur ses arrières. À Amman, Hussein de Jordanie, épuisé, voit dans la médiation européenne une chance d’ouvrir un canal technique avec Israël sur des questions humanitaires et de passage. Les premières réunions du Groupe de Luxembourg au siège de l’ONU, en août, portent moins sur des questions idéologiques que sur le régime des ponts et l’accès des observateurs à des localités précises du Sinaï et de la Cisjordanie.
Le gel américain, la contrainte onusienne et la médiation européenne ont avancé par engrenages.
Ce cadre rudimentaire prit corps au fil des années suivantes. En décembre 1969, le « plan Rogers » fut réorienté pour appuyer la force onusienne et la médiation européenne, sans effet de manche. Washington maintint le gel partiel des livraisons lourdes à Israël, ce qui conféra à New York et à Bruxelles une légitimité opérationnelle. La documentation américaine récente montre la place centrale du Congrès dans cette trajectoire. Une série d’auditions, à l’automne 1968, avait établi le principe d’un contrôle étroit des transferts d’armements tant que l’interposition ne recevrait pas des garanties d’accès durable au terrain. Sur plusieurs pages, les sténogrammes de la commission des affaires étrangères du Sénat évoquent le souvenir des morts du Liberty et la nécessité de limiter l’emballement des alliances.
Le Congrès a lié ses mains, et par ricochet celles de l’exécutif, pour rappeler que l’assistance militaire devait s’adosser à un cadre de droit. L’épisode du Liberty a été un révélateur de vulnérabilité et de confusion opérationnelle.
— James G. Lowenstein, ex-conseiller de la commission des affaires étrangères du Sénat, entretien, Washington, 1998
Lorsque la guerre d’octobre 1973 éclata, l’architecture tenait déjà. L’Égypte franchit le canal et bouscula les lignes de contact sur plusieurs kilomètres. La Syrie resta en retrait majeur, prisonnière de la dynamique née en 1967. À Washington, la tentation d’un soutien aérien massif fut contrariée par la doctrine instaurée depuis le gel. Le dispositif américain consista à canaliser l’ONU et à presser le Conseil de sécurité d’amplifier l’interposition. L’Organisation arabe des pays exportateurs de pétrole cibla alors son embargo, concentrant l’effort sur l’Europe occidentale et les Pays-Bas. À Bruxelles, la contrainte énergétique se transforma en accélération diplomatique. Le Groupe de Luxembourg redoubla de réunions, appuyé par des ministres de l’énergie cette fois, pour concilier sécurité régionale et approvisionnement. Cette pression croisée aboutit à une fin rapide des combats et au lancement de pourparlers de désengagement sous contrôle ONU–CEE. Les Accords de Beyrouth de 1974 cristallisèrent l’ensemble. Le paquet négocié établit des zones de désengagement par paliers dans le Sinaï, ouvrit des bureaux de liaison Égypte–Israël et Jordanie–Israël, et créa un régime d’observation international en Cisjordanie. Le secrétariat de l’ONU reçut la mission d’agréger des rapports mensuels portant sur la liberté de mouvement, les incidents de sécurité et l’accès humanitaire. Les Communautés européennes obtinrent un rôle organique, à la fois politique et opérationnel, en fournissant des équipes d’observation spécialisées et des moyens de communication sur le terrain. Les signataires incluaient des annexes cartographiques détaillées, que l’on retrouve aujourd’hui dans les cartons d’archives de New York et de Beyrouth. L’architecture civile et militaire s’imbriquait enfin dans un même schéma, contrôlé et auditable.
Beyrouth 1974 fut une négociation de géomètres. Nous passions des heures sur des cartes transparentes pour superposer lignes de cessez-le-feu, routes civiles et périmètres agricoles. L’obsession était d’empêcher les surprises tactiques.
— Général Avraham Tamir, membre de la délégation israélienne de désengagement, propos recueillis en 1995
Cette obsession se traduisit par l’installation d’une routine d’interposition qui a fini par structurer les imaginaires autant que les patrouilles. En 1978, la création de la Force d’interposition européenne au Proche-Orient, adossée à l’ONU, donna un ancrage pérenne à l’engagement continental. Des contingents français, italiens et néerlandais furent déployés pour patrouiller des points clefs du Sinaï et de la vallée du Jourdain. Ils vinrent s’ajouter à l’UNEF III, puis l’UNIFIL renforcée sur le front libanais, et à des équipes d’observateurs civils en Cisjordanie. Les journaux opérationnels de la FIEP, déclassifiés partiellement, décrivent une géographie du contrôle faite de vérifications régulières de dépôts, de passages de convoi et de contacts villageois. Le rôle européen, d’abord modeste, acquit une épaisseur qui pèse encore dans les décisions régionales.
Black-and-white press photograph of the United Nations Security Council chamber, New York, 9 June 1967; delegates seen from the public gallery as hands are raised for a vote; interpreters behind glass and the chamber mural in the background; stacks of papers on the curved desk, none legible; tungsten lighting with gentle falloff; shot on 35mm Kodak Tri-X 400 with an 85mm lens; moderate grain, slight blur on moving hands, corner vignetting; diagonal composition with the horseshoe table sweeping across the frame; no readable nameplates or signage.
New York, 9 juin 1967. Le Conseil de sécurité adopte la résolution d’urgence imposant cessez-le-feu, désengagement et interposition au Sinaï. Photo ONU
En juin 1982, après un attentat contre un diplomate israélien, Tsahal lança une incursion limitée jusqu’au Litani. Les télégrammes échangés entre Jérusalem, New York et Bruxelles montrent une réactivité rare. Le Conseil de sécurité brandit la menace de sanctions ciblées, le Groupe de Luxembourg convoqua une session extraordinaire et la FIEP réorganisa ses points d’appui. L’opération s’arrêta rapidement, le retrait se fit par étapes et l’UNIFIL reçut un mandat densifié. Les grandes villes libanaises furent épargnées par un siège prolongé. Les observateurs présents sur les routes côtières relevèrent surtout des mouvements de repli en ordre contrôlé et des échanges de prisonniers encadrés par des officiers de liaison européens.
Nous avons connu des nuits de tension au poste de Marjayoun, mais le cadre tenait. La présence conjointe ONU–Europe offrait des leviers concrets, depuis la planification des axes de circulation jusqu’au chronométrage des fenêtres de repli.
— Capitaine Lucia Ferri, FIEP, entretien, Rome, 2004
À long terme, cette architecture a façonné un processus par à-coups, souvent frustrant, mais cumulatif. La conférence de Madrid de 1991, coparrainée par les États-Unis, l’URSS et les Communautés européennes, reprit la méthode éprouvée en articulant des comités techniques avec les dispositifs créés en 1974. Les ententes d’Oslo de 1993 furent intégrées au système existant. Les observateurs onusiens et européens supervisèrent des transferts administratifs par zones, avec un financement adossé à l’infrastructure logistique établie depuis la décennie 1970. L’Initiative de paix arabe de 2002 trouva un écho solide en Europe, d’autant qu’elle s’appuyait sur des mécanismes de vérification déjà en place. Le fil conducteur de ces décennies reste constant dans les archives: contraindre les acteurs armés par un canevas de routines, plutôt que par des gestes spectaculaires.
Le contrôle, dans cette région, s’est fait par procédures plus que par sommets.
La relation entre Washington et Jérusalem, quant à elle, a été durablement reconfigurée. Les câbles de l’ambassade américaine en Israël, publiés pour la période 1967–1974, alternent empathie stratégique et rappels au cadre onusien. Plusieurs documents montrent des tensions concrètes liées au gel des livraisons offensives. Des demandes pour des avions de chasse et des chars se heurtent à des conditions. La médiation européenne sert souvent de déversoir pour ces irritants, en absorbant une partie des échanges tactiques et en fournissant des filets de sécurité logistiques. Cette division du travail n’empêcha ni les crises, ni les violences, ni les impasses. Elle modifia pourtant la nature des arbitrages. Aux États-Unis, les administrations successives firent face à un Congrès jaloux de ses prérogatives et à une opinion publique marquée par le souvenir du Liberty autant que par la rhétorique de l’alliance. En Israël, les gouvernements ont intégré, non sans débats, la permanence d’observateurs sur le terrain et l’influence grandissante de Bruxelles.
Nous avons souvent pesté contre les gilets bleus qui vérifiaient nos mouvements, puis nous avons appris à les utiliser comme paratonnerres. Ils représentaient une forme de garantie que l’autre camp regardait aussi.
— Un ancien officier de la liaison israélienne auprès de l’UNEF III, entretien anonyme, Tel-Aviv, 2001
Dans les capitales arabes, le regard sur ce demi-siècle oscille entre méfiance et pragmatisme. Boutros Boutros-Ghali, dans ses carnets, note à la date du 12 mai 1974 la fatigue d’un appareil d’État qui voit des étrangers s’installer dans la gestion des points d’eau et des routes du Sinaï. Des diplomates égyptiens plus jeunes, interrogés pour cette enquête, soulignent au contraire la solidité que ces routines ont offerte à des politiques de long terme. En Jordanie, les archives royales mettent en scène un Hussein prudent qui a saisi très tôt l’intérêt d’un bureau de liaison pour canaliser des tensions frontalières et éviter des escalades coûteuses. Des comptes rendus de réunions à Amman en 1975 détaillent des mécanismes de notification préalable de patrouilles qui préfigurent des outils devenus banals depuis. Côté européen, l’enjeu énergétique de 1973 a servi de révélateur institutionnel. Les mémorandums du service juridique du Conseil montrent que c’est l’imbrication entre sécurité et approvisionnement qui a permis de justifier politiquement le déploiement de contingents. Une note confidentielle de 1977, signée par un haut fonctionnaire italien, formule la ligne qui deviendra une doxa: l’Europe ne peut défendre son accès à l’énergie sans contribuer à la stabilisation des interfaces de sécurité qui la conditionnent. De cette équation sont nés des budgets, des écoles d’observateurs, des normes d’équipement. L’ombre portée de l’incident du Liberty, recadré par la riposte américaine et l’encadrement onusien subséquent, apparaît en filigrane dans ces documents qui parlent de pipelines autant que de cessez-le-feu. À l’heure où s’ouvrent de nouveaux cartons d’archives, des questions reviennent. La chaîne de commandement du 8 juin 1967 a-t-elle évalué correctement les risques de surenchère après la riposte de la Sixième Flotte? Les feuillets exhumés suggèrent une conscience aiguë des limites. Le « volet B » fut préparé puis neutralisé en quelques minutes. L’articulation avec l’ONU a été pensée dans la foulée et pilotée par une équipe resserrée autour d’Arthur Goldberg. Les marges de manœuvre étaient étroites. Reste que l’effet a dépassé les intentions. Un signal bref a enclenché une reconfiguration durable où l’Europe, d’abord appui logistique, est devenue pilier d’une médiation permanente. Les missions européennes et onusiennes au Sinaï et en Cisjordanie font désormais partie du décor routinier, au point d’être souvent perçues comme des éléments quasi administratifs de la géographie locale.
Color Kodachrome 64 slide, mid-1970s, Sinai desert checkpoint; a European patrol with blue helmets and desert fatigues stands beside a white-painted Land Rover without markings; a UN peacekeeper gestures to a Bedouin driver in a dusty pickup edging past a striped barrier; a corrugated-iron hut casts shade; jerrycans and a whip antenna nearby; late-afternoon light with long shadows and mild heat shimmer; saturated colors with a slight warm cast typical of Kodachrome; shot on a Leica M4 with a 50mm lens; fine grain, minor dust and scratch marks from archival slide scanning; candid, off-center composition with the vehicle entering from frame right; no signage or visible lettering.
Sinaï, milieu des années 1970. Point de contrôle tenu par des casques bleus et une patrouille européenne de la FIEP, dans la routine d’interposition instaurée après 1967–1974. FIEP / Archives des Communautés européennes
Ce que nous appelions alors une mesure de temporisation est devenu un principe organisateur. La force d’interposition s’est insinuée dans les décisions quotidiennes des états-majors et des municipalités.
— Nabil Fahmy, diplomate égyptien, séminaire à Alexandrie, 2009
Au fil des décennies, la rhétorique publique a souvent occulté cette lame de fond. Il est pourtant frappant de constater combien de décisions ultérieures s’adossent à des dispositifs nés dans l’urgence des 8 et 9 juin 1967. L’architecture de rapportage mensuel de l’ONU, les mécanismes de liaison de terrain, la capacité européenne à déployer en quelques semaines des équipes mixtes, tout cela découle d’un enchaînement amorcé par une heure et demie de feu au large du Sinaï. La mémoire des marins du Liberty, telle qu’elle apparaît dans les entretiens, ne dissocie pas la douleur de l’impact et le sentiment d’avoir assisté à un tournant. Plusieurs d’entre eux décrivent la stupeur d’entendre sur la même fréquence des communications américaines et israéliennes brouillées par la confusion puis la reprise de contrôle lorsque le cessez-le-feu fut exigé par New York. En Israël, les documents de la défense couvrant la période 1967–1974 laissent transparaître un double mouvement. D’un côté, une volonté constante de préserver la liberté opérationnelle sur des points stratégiques, de l’autre, l’acceptation programmée d’un contrôle international sur les zones les plus sensibles pour obtenir des gains de sécurité mesurables. Ce mouvement a nourri de vifs débats internes, entre tenants d’une logique d’autonomie stratégique absolue et partisans d’un réalisme encadré. Le nom de Moshe Dayan revient souvent dans ces pages. Tantôt il prône l’ouverture d’un canal de discussion avec le Groupe de Luxembourg, tantôt il met en garde contre les rigidités d’une bureaucratie internationale en devenir.
Nous avons appris à vivre avec des observateurs. Ils voyaient nos chars passer, prenaient des notes, buvaient notre thé et repartaient. La présence d’un tiers devenait une donnée comme une autre, parfois utile.
— Samir Abdel Latif, ancien responsable d’un conseil local du Sinaï, témoignage, Ismaïlia, 1996
Au-delà des dossiers militaires et diplomatiques, les effets sociaux sont également tangibles. En Cisjordanie, le régime d’observation international mis en place à la suite de Beyrouth 1974 a généré une culture de documentation et de plainte, souvent tatillonne mais structurante. Des générations d’avocats, de journalistes et de fonctionnaires locaux ont appris à produire des dossiers, à saisir des mécanismes de plainte conjoints ONU–UE, à utiliser des cartes et des photographies aériennes pour discuter un tracé de route. Des effets pervers existent, dont la production de paperasse en tant que substitut à des décisions politiques. Le dispositif a cependant offert une langue commune minimale pour débattre d’accès, de périmètres, de calendrier. Lorsque l’on interroge les protagonistes à propos du moment initial, une convergence existe autour du mot « contrainte ». La contrainte imposée par l’irréparable, ce 8 juin. La contrainte de réagir, pour Washington, afin de restaurer une crédibilité entamée par la confusion des premières heures. La contrainte de composer, pour Jérusalem et Le Caire, avec une chaîne de médiation qui refermait les angles morts. La contrainte des Européens aussi, forcés de lier diplomatie et énergie. À partir de ces contraintes, une mécanique a pris forme. Elle a déplacé l’épicentre de la gestion sécuritaire vers un triangle New York–Bruxelles–capitale régionale, qui a redéfini la place de Washington sans l’effacer et a offert à l’Europe une place inédite. C’est cette mécanique que les archives mises à disposition ce printemps permettent de mieux comprendre. Les journaux de bord de la Sixième Flotte détaillent des trajectoires d’A-4 et d’A-6, avec des altitudes et des fenêtres d’attaque calibrées pour minimiser l’extension du théâtre. Les mémos du Conseil de sécurité décrivent des négociations serrées sur les termes de l’interposition. Les notes internes des Communautés européennes détaillent des commandes de radios, des recrutements de linguistes et la coordination avec des états-majors nationaux qui, pour la première fois, mettaient des officiers en seconde ligne d’une opération extérieure sous bannière onusienne. Des éléments minuscules ressortent, a posteriori, comme des repères structurants. Les check-lists d’un poste d’observation du Sinaï en 1975, avec leurs rubriques « eau », « cartes », « hélico », racontent davantage la région que certains communiqués. Rien n’indique que ces dispositifs soient immuables. Ils ont vieilli, se sont bureaucratisés, ont parfois perdu leur tranchant. Ils n’ont pas empêché des poussées de violence. Ils n’ont pas réglé le conflit israélo-palestinien. Ils ont néanmoins orienté les crises et borné les ambitions tactiques. En cela, l’instant de la riposte américaine du 8 juin 1967 compte au-delà de sa brièveté. Parce qu’il a fracturé une impulsion latente vers une relation binaire, il a installé une pluralité de médiateurs et de contrôleurs dont la persistance étonne. Le rappel précis de cette séquence, à la lumière des archives, aide à comprendre pourquoi, plus d’un demi-siècle après, la région fonctionne encore avec ces garde-fous procéduraux.