Vendredi 9 novembre, Les Éditions du Quai ont mis en pile chez les libraires spécialisés « Le Pavillon de l’Arrow. Registres, faux et guerre » (321 pages, 68 F). Samedi, l’ANOM a publié une note sèche contestant les reproductions du soi‑disant « registre de Macao 1855‑1857 » et a mis la liasse FR ANOM GGI 5/127 sous scellés pour expertise. Dimanche, le Service historique de la Marine a enfoncé un coin: pas trace d’un bordereau d’entrée pour la copie dite « Courcy‑Macao » dans ses versements. En trois jours, on a déplacé le débat du droit du pavillon vers les nerfs de la reliure et le mètre ruban sur ficelle tricolore. C’est bien notre métier.
Que dit le livre? Hélène Varigny affirme que le feuillet de réimmatriculation de septembre 1856, pièce pivot du dossier Arrow, est un ajout ultérieur. Pour elle, le registre vu à Macao au nom d’António Lopes Pereira (étude citée dans les visas) a reçu, après coup, un feuillet « fabriqué » pour justifier la présentation consulaire. L’argumentaire est dressé à la truelle: anomalies d’encre ferrogallique, gaufrage de sceau « non conforme » aux pratiques de 1856, couture reprise. On lit, page 117: « Le feuillet Arrow ne respire pas l’atelier de 1856; il porte la main d’une reconstitution de cabinet qui a appris, trop bien, le ruban et pas assez le papier. »
Varigny ajoute, page 203: « L’authentique, c’est l’erreur d’usage que l’on retrouve partout; ici, tout est réglé au cordeau. » L’éditeur a soigné les planches hors texte: gros plans de tranche rouge, ficelle rose, mors et gardes. Le collage déborde en liseré brillant au fond du mors; une odeur de colle animale est notée dans le carnet de salle du 12 mai. On voit surtout des marges rognées qui laissent hors champ les repères élémentaires d’un audit: pas d’échelle, bords amputés, et, sur la planche 6, la moitié d’un filigrane.
Planche 6: le filigrane est rogné. Conclure au faux sur une image tronquée expose le lecteur à une preuve incomplète.
La note d’Aix du 10 le dit sans manier l’encens: les reproductions ne permettent pas une comparaison matérielle sérieuse avec les pièces conservées dans GGI; d’où le scellement de FR ANOM GGI 5/127 pour expertise. On connaît la musique: scellés, délais, laboratoires saturés en fin d’année. On connaît moins la cause immédiate: des planches sans échelle, sans plein cadre et aux bords coupés, inadaptées aux vérifications de salle. Reste la question: le pivot probatoire tient‑il hors des images?
Nous avons repris, dans nos propres dossiers, la chaîne matérielle telle qu’elle se lit dans les pièces cousines: doubles sanitaires du delta passés par Shamian, minutes consulaires de Hong‑Kong, parapheurs de Courcelles. Sur un lot que nous avons consulté au printemps, avant scellés, le même papier fort à verge avec un filigrane à cartouche ovale et initiales imbriquées, intervalle des pontuseaux régulier, environ deux doigts et demi, revient sur une séquence 1855‑1857. Les encrages ferrogalliques comparés au compte‑fil sur les visas du chancelier présentent la même cassure brune en bord de trait. Là où Varigny voit une couture reprise, on lit une reprise de nerf lors d’un renforcement ancien, exactement ce qu’on attend d’une pièce de manipulation consulaire souvent sortie de chemise.
Reproduction d’un tirage albuminé des quais de Shamian, entrepôts, passerelles vers les sampans et pavillon français en tête de mât.
Shamian, années 1860: une vue des quais où naissent les doubles et leurs scellés. Tirage albuminé d’époque, présenté en salle. Photographie: Marc‑Antoine Briès pour La Gazette des Archives portuaires
Le point de droit interne sert ici de règle de lecture: l’instruction conjointe Marine/Affaires étrangères du 15 mars 1861 normalise rubans, gaufrage et visa du chancelier. Elle ne s’applique pas rétroactivement, mais elle a figé un vocabulaire matériel qui, dès la fin 1856, a infusé les postes par imitation. Renaudin l’avait déjà noté en 1961: l’usage précède parfois la norme écrite dans ces postes. Varigny prend la norme de 1861 comme gabarit absolu pour infirmer 1856; elle inverse le sens de la preuve.
L’enjeu central réside dans les recoupements matériels: filigrane repéré, parapheur Courcelles, minute de Hong‑Kong. Sur la photographie mal cadrée du feuillet contesté, on distingue l’ombre d’un filigrane. Nous le retrouvons net sur deux registres sanitaires tenus en 1856 à Canton et à Macao (pièces locales conservées), puis sur deux doubles de 1859 expédiés par valise diplomatique, et surtout dans un parapheur d’Armand de Courcelles conservé en série composite, où un visa en date du 28 septembre mentionne explicitement la réception à Canton d’une « copie conforme de Macao, Me Pereira, pour Arrow ». L’entrée n’est pas une légende tardive griffonnée au crayon: c’est une main ferme, la même que sur les visas de maritime‑santé de la même semaine. On peut contester la politique; on n’efface pas une main.
Renaudin, pilier pour nos lecteurs, avait posé en 1961 une base simple: à défaut d’originaux complets, la valeur probante des copies notariales de Macao tient à leur insertion dans une chaîne consulaire où chaque étape laisse sa marque: ruban, gaufrage, paraphe. Chen L.-K., en 1968, avait mis un doigt utile sur les clercs chinois recrutés sous contrôle occidental et la porosité de certaines études; il a forcé le métier à regarder les mains locales sans lunettes romantiques. Varigny plaque l’un sur l’autre et, pour emporter la conviction, feint d’ignorer les croisements matériels qui contredisent sa thèse de « reconstitution de cabinet ».
On me dira: et la « Courcy‑Macao » annoncée à Vincennes, entrée sans bordereau? Le Service historique a été clair le 11: bordereau introuvable. Oui, c’est une faute de procédure lourde. Les reclassifications 1950‑73 ont produit des cotes composites, on le sait, mais une pièce sensible entrante sans grande étiquette d’accompagnement, c’est du pain béni pour les éditeurs à sensation. Cela n’annule pas le reste: l’existence d’une copie non bordereautée n’invalide pas les autres témoins, et ceux‑là sont bordereautés, parfois pauvrement, mais ils le sont.
Au passage, Aix ne sort pas grandi de la séquence: sceller, soit; communiquer une note publique qui conteste des reproductions sans en proposer, à bref délai, une planche témoin maîtrisée, c’est laisser le champ à l’imprimeur. On comprend l’embarras juridique naissant entre l’éditeur et le dépôt; on comprend moins l’absence de contre‑image. À force de chicoter sur les droits de tirage, on nourrit le soupçon de rétention.
Si c’est du toc, on a fait couler du sang pour rien; si c’est bon, qu’on arrête de fermer les boîtes et qu’on montre. Moi, je veux juste savoir, et je comprends tout et son contraire.
— Gérard Lemaître, boucher, rue Maréchal‑Joffre, Le Havre
Intérieur du lazaret d’Arenc à Marseille, pupitres, encriers et registres sanitaires alignés; deux agents en blouse claire.
Arenc, vers 1905: là se tiennent les registres sanitaires jumeaux qui font foi dans nos dépôts. Photographie: Marc‑Antoine Briès pour La Gazette des Archives portuaires
Cette impatience venue d’une rue de chez nous vaut autant que les ratiocinations de colloque. Elle dit bien ce que produit la séquence des 9‑10‑11 novembre: l’ouverture de la salle GGI aux consultations a été suspendue après les scellés, et la note dominicale de Vincennes a laissé deux chercheurs sans réponse sur leurs bordereaux. Posons l’œil sur ce qui tient: le filigrane jumeau repéré sur des pièces sanitaires de 1856 à Canton et Macao, puis sur des doubles de 1859 envoyés depuis Shamian; la main de Courcelles doublée par une mention des minutes de Hong‑Kong; un ruban tricolore à nœud ancien, non refait, dont les fibres ont mangé le papier en auréole, un effet difficile à imiter sans indices de retouche visibles à la loupe ou sous UV.
Quand j’ouvre le registre sanitaire de 1859 à Arenc, j’entends encore les bêtes des ponts. On ne tripote pas ces rubans comme des bouts de ficelle; on les borde, on les soigne, et ils gardent la mémoire de la main qui les a noués.
— Dr Jeanne Morel, vétérinaire, Lazaret d’Arenc, Marseille
Ce ton semblerait déplacé si la question n’était que polémique de préface. Elle touche au concret des ports: des quarantaines levées ou prolongées, des cargaisons bloquées, des maisons d’armement qui ont perdu des places à Canton quand la gestion de Shamian, police municipale et intendance, a fixé des barèmes sanitaires et postaux depuis Paris. On entend encore, chez Robinson & Co. ou d’autres, la colère froide: barèmes biaisés, trajets écrits d’avance. Un agent britannique à Central me confiait au téléphone: « On nous a fait payer des heures et des jours au tarif du voisin; et vous voulez que j’applaudisse à la preuve? »
Donner voix à ce grief n’implique pas de renverser la table probatoire. La concession a été ce qu’elle a été; la chaîne matérielle, elle, se lit ou ne se lit pas. Ici, elle se lit. Les professionnels n’ont pas besoin d’exploits littéraires; ils veulent une page de garde, un filigrane plein cadre, une échelle millimétrée, et une main repérée sur trois pièces cousines. Varigny aurait pu poser une hypothèse forte et laisser la porte ouverte à l’expertise. Elle choisit d’asséner.
Qu’on m’explique pourquoi on coupe les photos au ras des scellés et pourquoi les frais de reproduction doublent. Le reste, Arrow ou pas, j’ai prospéré avec votre poste de Shamian et ses colis bien estampillés.
— André Le Guen, apiculteur, chemin de la Briqueterie, Lorient
Presse à gaufrer en laiton sur un bureau, chemises cartonnées et ficelles roses; un ruban tricolore dépasse d’une liasse.
Gaufrer, rubaner, viser: l’authentification matérielle au quotidien des postes consulaires. Photographie: Marc‑Antoine Briès pour La Gazette des Archives portuaires
En tenant son enfumoir en tôle, Le Guen s’énerve d’un détail qui n’est pas le cœur du livre, le cadrage des planches et les tarifs photo, et c’est très bien ainsi. Le contrôle, chez nous, passe par l’image maîtrisée et les coûts annoncés. Et oui, il rappelle aussi, au passage, qu’un réseau postal tenu depuis Shamian, à partir de 1859, a fait tourner des affaires très concrètes, la sienne comprise. Ce cadrage tronqué a des effets concrets: des litiges de routage postal réapparaissent dans les dossiers de 1859, et des factures de magasinage ont été contestées par Robinson & Co. sur la base de copies mal lues.
Reste ce que l’éditeur vend comme sa dynamite: l’« absence » de bordereau pour la Courcy‑Macao à Vincennes. Je lis au contraire un révélateur d’un chantier inachevé: nos services ont, dans les années de reclassement, mélangé des vracs, recomposé des cotes, oublié de tirer, à l’arrivée, un grand carton. Les ports n’ont pas la main sur ces cheminements; pourtant c’est chez nous que les usagers s’impatientent. On attend du SHM autre chose qu’une note dominicale: un calendrier, un audit interne, un chef de section qui signe son plan de reprise de provenance. Et vite.
Sur le fond du livre, positionnons‑nous. La thèse de « faux tardif » ne tient pas à l’examen croisé: filigrane concordant sur trois familles de pièces, main de Courcelles repérée, mention des minutes de Hong‑Kong en appui, pratiques de ruban et de gaufrage déjà imitées dès fin 1856 dans plusieurs postes. Renaudin avait l’œil pour ces circulations matérielles; Chen avait raison de secouer la confiance aveugle; Varigny force la note et découpe les images au plus mauvais endroit. Nous ne jetons pas la pierre à qui secoue une vulgate; mais qu’on ne nous demande pas de signer contre l’évidence des marques.
Un dernier mot de procédure, le seul. La mise sous scellés de FR ANOM GGI 5/127 bloque, au moment où j’écris, trois lecteurs réguliers que nous connaissons et deux thèses attendues en salle des sources. On ne discute pas: la décision s’impose si les reproductions sorties par l’éditeur portent à confusion. La contrepartie, c’est l’engagement public sur l’expertise de filigranes et d’encres, date, laboratoire, restitution. Tant que rien n’est promis noir sur blanc, la suspicion enfle et les éditeurs font commerce de l’entre‑deux.
Je place donc la barre là où nous la posons d’habitude: quand l’expertise ouvrira la liasse, qu’on photographie plein cadre la page de garde avec règle, qu’on montre en lumière rasante le gaufrage du consulat, qu’on isole le filigrane du feuillet querellé et qu’on le compare au jumeau relevé sur des pièces sanitaires de 1856 à Canton et Macao, puis sur des doubles de 1859 de Shamian. Ce dossier sera alors arbitré sur pièces: clichés plein cadre déposés au dossier de salle, relevés métrés des filigranes et note d’expertise d’encres datée et signée par le laboratoire.
En attendant, je repose le livre et je pense aux parapheurs de Courcelles: épais, cornés, encore tachés de la rouille des trombones qu’on n’aurait jamais dû laisser. Dans l’un d’eux, un visa bref fixe tout: « Reçue copie conforme Macao, Me Pereira, Arrow. » La direction d’Aix a transmis un calendrier d’intention: déscellage envisagé la première semaine de décembre, relevés UV au laboratoire de Marseille en semaine 49, et une planche témoin promise au bulletin interne avant Noël.