Samedi 17 mars, dans un couloir tiède du Palais des Papes qui sent le papier et l’encre, Maître Élie Martin, 74 ans, a annoncé qu’il quitterait la Chancellerie apostolique d’Avignon à la fin du mois. Quarante-huit ans de maison, dont vingt-quatre comme secrétaire général: accords signés, formulaires standardisés, microfilmage des registres et mise en place de la table de raccord trimestrielle figurent à son actif. L’accord dit de Villeneuve (1967) porte sa signature; les dossiers qui nous retombent sur les genoux, notamment les successions et le cadastre, les loyers intra‑muros et les téléphones qui grésillent, portent aussi son empreinte. Nous l’avons vu lundi, dans son bureau bas de plafond où un calendrier de mars pend légèrement de travers. Il dit « passer la plume ». Nous lui avons demandé qui la tient, vraiment, quand naît un enfant à Barthelasse et qu’il faut l’inscrire à l’école de Villeneuve, quand un mariage mixte bute sur un timbre, quand un numéro STAA se perd au gré des commutateurs PTT.
Un guichet unique côté français, sans timbre additionnel, ferait disparaître la moitié des files d’attente du Rhône.
Le Courrier — Vous partez. À qui laissez‑vous des registres qui n’ont pas cessé de déborder? Les familles nous disent: pour une naissance à l’Île de la Barthelasse avec un parent à Villeneuve, il faut deux actes, deux cachets, parfois deux files le même matin.
Élie Martin — Je laisse des registres à jour. Depuis 1967, les actes de naissance et de mariage sont reconnus mutuellement avec les communes françaises selon des formulaires et sceaux standards. Les doubles, ce sont des copies pour usage, pas des créations de droits distincts. Nous n’avons plus les désordres des années 30.
Le Courrier — J’ai vu la semaine dernière à la mairie de Villeneuve une mère, Madame R., repartir pour chercher un « extrait intégral avec mentions » apostolique parce que la copie française n’était pas jugée « conforme au formulaire de 1967 ». Deux bus, deux heures, et 12 francs de timbre à la Chancellerie pour une feuille déjà signée côté français. Vous appelez cela un usage?
Élie Martin — Des cas existent et me peinent. Mais l’esprit de l’accord est respecté: si une mairie refuse, la table de raccord trimestrielle permet la correction. Vous savez que nous en traitons une cinquantaine par trimestre seulement, sur des milliers d’actes. Le coût d’une copie intégrale couvre un service: recherche, microfilm, scellé.
Le Courrier — Le service, parlons‑en. Dans le Gard, on inscrit un enfant né à Nîmes en quinze minutes. Sur le pont d’Avignon, on passe devant la Gendarmerie apostolique, on paie 12 francs pour un duplicata et on se fait dire d’aller au guichet du STAA ou d’appeler le 12 (renseignements) pour vérifier un numéro. Sur place, j’ai vu un père pousser la poussette pendant que la mère cherchait un justificatif.
Élie Martin — Vous mélangez des choses qui n’ont pas la même logique. L’état civil, c’est l’identité juridique; le téléphone, c’est une commodité interconnectée. Nous tenons les premiers avec rigueur. Quant aux seconds, la STAA et la PTT ont trouvé un accord de numérotation qui fonctionne. Il faut un temps d’adaptation pour l’automatique.
Le Courrier — Les opératrices nous écrivent l’inverse. Et les loyers intra‑muros? Depuis l’automne et l’élection du Saint‑Père, les prix ont bondi rue des Teinturiers et place des Carmes. Les dossiers de location se heurtent à des références cadastrales que même des agents aguerris mélangent encore.
Élie Martin — Nous n’avons pas la main sur le marché locatif. Sur le cadastre, je reconnais la difficulté: nous tenons des fogli et des parties quand la France découpe en sections et parcelles. C’est une langue double. Nous avons remis aux notaires et agents des concordances mises à jour en 1975. En janvier, la vente d’un cabanon chemin des Canotiers a été réglée en quarante‑huit heures grâce à ces tables: la référence de foglio mal notée a été corrigée sans renvoi de signature, épargnant des frais de déplacement aux vendeurs. Les retards viennent de la charge et des moyens, pas d’une volonté de nuire.
Kiosque frontalier au pont d’Avignon, gendarme apostolique et gendarme français de part et d’autre du passage.
Au débouché du pont, la couture administrative: kiosque apostolique et contrôle français se font face. Les usagers, eux, jonglent avec deux consignes. Crédit photo: Agence Rhône Presse
Le Courrier — Ou d’une volonté de garder le beau stylo. Qui taxe quoi et qui encaisse? La question traverse le Rhône. Les mairies du Gard et la Préfecture de Vaucluse veulent être les guichets du quotidien; la Chancellerie garde le registre‑mère. Que paye la famille en plus, concrètement?
Élie Martin — Les familles ne payent pas en plus si l’on respecte les procédures: un seul acte suffit, reconnu de part et d’autre. Il n’y a double frais que si l’on sollicite des copies multiples, par précaution ou par habitude. Je me bats contre ces réflexes.
Le Courrier — Et quand un héritage s’ouvre? On a tous en tête ce mas coupé entre Barthelasse et Villeneuve. Deux testaments, deux juridictions, et des mois de courrier. Le Tribunal apostolique auditionne encore, le tribunal de Nîmes s’impatiente. Qui tranche, et à quel prix pour les héritiers?
Élie Martin — Les successions touchent au cœur de la souveraineté de chaque partie. Nous discutons avec la Préfecture d’une règle de compétence claire: pour un bien coupé entre Barthelasse et Villeneuve, un seul tribunal saisi selon un critère de majorité de surface ou d’usage, et un seul droit de succession perçu puis reversé. Cela éviterait aux héritiers du mas que vous citez de payer deux fois des frais de consignation. Je n’irai pas plus loin à ce stade; je ne commente pas un dossier en cours.
Le Courrier — C’est pourtant là que la vie s’épuise. Vous dites « complexe ». Nous disons « lourd ». Nous avons tendu l’oreille côté trottoir, pour vérifier ou infirmer: agent, opératrice, sage‑femme.
Ce que tout le monde rate, c’est que la moitié nord de la Barthelasse, à partir du chemin des Canotiers, relève des fogli 12 à 18, pas du 23. Je corrige ça à longueur de semaine et ça évite des allers‑retours.
— dit Gilbert Bède, agent immobilier, rue de la République à Villeneuve-lès-Avignon, derrière des lunettes rondes.
Qu’on ne me parle pas d’automatique: la vraie colère, c’est la fermeture du service de nuit. On nous promet une garde au PTT comme si c’était la même maison. Ce n’est pas la même ancienneté, pas les mêmes fiches. Et qu’on arrête de mettre nos numéros sur les notices jointes aux dossiers de naissance: on n’est pas le baptistère.
— dit Anaïs Carrel, opératrice au STAA, allée du Palais, les mains au vernis écaillé.
Pour les déclarations, je fais ce que je dois, où on me le demande.
— dit Marie‑Louise Fornès, sage‑femme, Île de la Barthelasse, belle‑fille d’une famille partagée entre l’intra‑muros et Villeneuve-lès-Avignon.
Le Courrier — Revenons au cœur: école, mariages, décès. Une mère sur Villeneuve avec un père intra‑muros: ils épousent à Saint‑Agricol, on leur réclame ensuite une transcription pour la CAF à Nîmes. Qui a raison? Et pourquoi payer deux fois le même timbre fiscal pour des pièces d’un livret qu’on ouvre déjà à la mairie?
Élie Martin — La loi française règle ses prestations sur ses pièces. Nous délivrons des livrets apostoliques; les mairies françaises délivrent les leurs. L’Accord de Villeneuve n’a pas fusionné les livrets — il a harmonisé les mentions. L’assignation des coûts, c’est aux administrations de la décider entre elles, pas aux familles. Nous proposons depuis 1971 une remise réciproque des timbres pour les livrets mixtes. La Préfecture n’a pas donné suite.
Opératrices au standard manuel du STAA, casques sur les oreilles et cordons tirés.
Au STAA, l’automatisation partielle n’a pas effacé la nuit blanche: quand le service ferme, les appels tombent à côté. Crédit photo: Agence Rhône Presse
Le Courrier — Vous renvoyez à la Préfecture. Elle renverra au Palais. Pendant ce temps, Mme R., la même, a payé 18 francs côté mairie pour une transcription et une copie intégrale, parce qu’on lui a expliqué que « le livret apostolique ne se lit pas en CAF ». Vous pourriez, vous, demain matin, instruire que tout livret apostolique de mariage mixte soit remis sans timbre additionnel, côté papal. Pourquoi ne pas le faire tout de suite?
Élie Martin — Parce que ce serait un geste unilatéral, politiquement lisible, et sans réciprocité garantie. La neutralité administrative, c’est aussi ne pas faire des effets d’annonce.
Le Courrier — On appelle cela de la prudence; les lecteurs y voient de l’entre‑soi. Puisqu’on parle de gestes: que répondez‑vous aux Avignonnais laïcs qui supportent mal la Gendarmerie apostolique aux postes de pont? On montre sa carte, on passe; on ne sait pas à qui on répond. Ils paient des tarifs parafiscaux fixés derrière des portes closes.
Élie Martin — La Gendarmerie apostolique n’est pas une milice capricieuse. Elle applique des barèmes affichés et des arrêtés régulièrement promulgués. J’entends les susceptibilités; je rappellerai que les postes filtrent aussi des flux qui ne sont pas que des poussettes. Les Français qui traversent quotidiennement le pont savent que nous tenons la frontière avec courtoisie.
Le Courrier — Courtoisie ou pas, l’augmentation des loyers intra‑muros après l’intronisation a été ce qu’elle a été: sur nos relevés de vitrines, un T2 place des Châtaignes est passé de 380 à 480 francs entre octobre et février. Les propriétaires disent: délégations, Curie, sécurité. Les locataires disent: on nous pousse dehors. La Chancellerie ne peut rien, vraiment?
Élie Martin — Nous ne fixons pas les loyers. Nous avons demandé aux congrégations de prioriser leurs affectations internes, et à la Curie de négocier à l’amiable des baux pour ses invités. Les prix se détendront après Pâques. Je m’y engage moralement, pas juridiquement.
Le Courrier — Parlons enfin des téléphones. La numérotation nouvelle est entrée en vigueur en 1974. On nous promettait le confort. Aujourd’hui, une tante à Saint‑Bénézet appelle sa nièce intra‑muros: la ligne tombe sur un central manuel, parfois de nuit personne. Les opératrices du STAA menacent la grève tournante. Et la PTT, direction Sud‑Est, ne reconnaît pas leur ancienneté si un transfert devait se faire. À qui la faute?
Élie Martin — La faute à l’histoire et aux budgets. Le STAA a modernisé ce qu’il pouvait avec des moyens modestes. L’interconnexion avec la PTT fonctionne correctement aux heures de bureau. La question du service de nuit est une question sociale sérieuse; je l’ai dit au président du Conseil téléphonique. Mais ce n’est pas au Secrétaire général de la Chancellerie de trancher une grille d’astreintes. Nous ne sommes pas les PTT.
Le Courrier — Nous ne sommes pas non plus des pèlerins. Nous habitons de part et d’autre d’un fleuve et nous voudrions un guichet, un vrai. Ma position est claire: guichet unique côté français pour tout ce qui touche aux prestations, à l’école, aux aides, avec transcriptions automatiques des actes apostoliques sans timbre additionnel. Vous signez?
Vitrine d’agence immobilière à Villeneuve-lès-Avignon avec annonces épinglées et plans, reflets de platanes.
En vitrine, plans français et références papales se croisent: pour louer ou vendre, il faut encore parler deux cadastres. Crédit photo: Agence Rhône Presse
Élie Martin — Je ne signerai pas un blanc‑seing qui priverait la Chancellerie de son rôle témoin. Guichet unique côté français, pourquoi pas, si l’on a une commission mixte de contrôle et des échanges sécurisés des microfilms. Mais je n’accepterai pas de transformer nos registres en simple annexes. Ce serait trahir des siècles de service et rendre nos sujets tributaires de décisions parisiennes qui peuvent être brutales quand les budgets se tendent.
Le Courrier — Nous voilà au nerf: budget et crédit politique. Vous sortez sans avoir réglé les successions mixtes ni l’indexation des doubles actes prévue par l’Accord de Villeneuve. Vous craignez que la Préfecture prenne la main et coupe les rubans à votre place. Avouez‑le.
Élie Martin — Je crains qu’on oublie la proximité et la compétence. La Préfecture fait son travail; nous faisons le nôtre. Si des rubans doivent être coupés, qu’ils le soient par ceux qui ont passé des nuits à microfilmer des registres du XVIIe siècle pour permettre à une petite‑fille de prouver son état. Je pars avec des regrets, mais aussi avec l’idée que mon successeur saura tenir la plume droite.
Le Courrier — La plume, parlons‑en une dernière fois. Quand vous descendez le matin la rue Peyrolerie et que vous voyez, de l’autre côté, le flot vers la Préfecture, vous ne vous dites pas: la vraie vie des gens se décide là, et pas ici, dans vos boiseries?
Élie Martin — Je me dis que la vraie vie des gens passe par des mains différentes. La vôtre fait son métier d’aiguillon; la mienne a consisté à tenir droit des lignes que personne ne voit quand tout va bien. Je ne crois pas aux solutions qui effacent l’un ou l’autre. Je crois aux accords qui s’ajustent.
Nous ne partageons pas ce confort. Les familles binationale‑de‑fait qui nous écrivent depuis la Meyne, depuis Rochefort, depuis Rognonas, ne veulent pas d’« ajustements »: elles demandent d’arrêter la double facturation pour une même inscription. Mme R., citée plus haut, a perdu un mercredi pour une transcription de naissance qui aurait dû circuler automatiquement. Elles sont les perdantes de la rivalité feutrée qui fait perdre du temps aux élus locaux comme aux notaires.
Nous avons vérifié que la Préfecture de Vaucluse n’est pas sans reproche. Les communiqués de la direction de l’état civil départemental promettent de « fluidifier » depuis trois ans, mais les maires de la rive gauche — Sauveterre, Pujaut — nous confient hors micro qu’ils n’ont pas les moyens humains pour absorber les dossiers mixtes au guichet. Que la Préfecture commence par ouvrir un comptoir franc, au rez‑de‑chaussée du Palais, avec ses propres agents, ses propres tampons. Et que la Chancellerie publie, en fenêtre vitrée côté rue, ses délais réels par type d’acte, au lieu des affiches pieuses avec des tarifs qui changent le 15 sans préavis.
Un mot, pour finir, des héritiers. Nous avons croisé lundi un frère et une sœur de Villeneuve, dossier sous le bras, à qui l’on réclame un plan concordé pour un cabanon de quinze mètres carrés qui morde sur un foglio papal de 40 cm. On ne résoudra pas la misère de ces gens avec des tables de raccord où l’on plaisante autour de viennoiseries trimestrielles. Il faut une règle simple: bien situé majoritairement sur la rive française? Mairie française compétente; point. Sinon, Chancellerie; point. Et une seule taxe, refacturée entre administrations selon un barème qu’on ne verra pas. C’est faisable en un mois si l’on oublie les susceptibilités.
Maître Martin me raccompagne jusqu’au palier. Un clerc pousse un chariot avec des volumes 1938‑1942, dos bordeaux, pour microfilmage. Dans le couloir, on entend, net, la sonnerie d’un central: une opératrice décroche, dit « STAA, j’écoute », puis soupire quand la sonnerie retentit encore, côté PTT, derrière la porte voisine. Martin sourit, poli, comme s’il saluait une vieille connaissance qui s’en va sans se retourner.
Il remettra les clés le 31 mars, à 17 heures. La prochaine table de raccord est fixée au 3 avril, à 9 heures, salle des Archives: à l’ordre du jour, l’indexation des doubles actes prévue par l’Accord de Villeneuve et un point STAA–PTT sur le service de nuit.