Dans la salle du Centre régional des Pupilles, mardi à Saint‑Denis, on regardait moins la nouvelle chemise bleu ardoise que… les jambes. Ici un jean noir sans couture apparente, là un chino anthracite propre, plus loin un ancien pantalon 1999 à peine à la bonne taille. La présidente du CPN, Élise Marchal, a posé pour les photos avec le secrétaire d’État aux Anciens Combattants. Le mot d’ordre: modernisation et veste allégée. La vraie bascule s’est faite à 0 h le 16 novembre, quand le dernier avenant du marché national des pantalons a expiré. Sans nouveau titulaire, l’ancien règlement s’est appliqué: pantalons personnels, unis et sombres, autorisés jusqu’à nouvel avis.
Rien à voir avec un caprice de style: la permission, écrite noir sur blanc depuis des décennies, s’est réveillée à cause d’un contentieux au Tribunal administratif de Paris qui gèle l’attribution du nouveau lot. Et parce que le calendrier ne s’arrête pas, la Sainte‑Barbe approche. Les sections veulent défiler avec les sapeurs‑pompiers le 4 décembre, chemise impeccable et pas trop de fantaisie en bas. Entre l’affichage d’une refonte et la logistique à trois semaines d’une cérémonie nationale, l’angle mort a un prix. Pour les familles d’abord.

Ce qui a vraiment changé mardi

L’annonce officielle tient en trois pièces: une chemise bleu ardoise mieux taillée, une veste allégée pour les manœuvres, et cette phrase très commentée: les Pupilles peuvent porter leurs propres pantalons, pourvu qu’ils soient unis, sombres (marine, anthracite ou noir), coupe simple, sans logo. Concrètement, la nouvelle chemise est remise aux sections et la veste allégée arrive en dotation; pour les bas, les encadrants valident désormais des modèles personnels unis et sombres et vérifient l’absence de logos.
À Saint‑Denis, on a vu des encadrants vérifier les ourlets autant que les écussons. Les directeurs départementaux ont déjà reçu une note de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG), en lien avec la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC): tolérance sur les coupes simples, fermeté sur les logos et les délavages. En clair, le jean noir passe dans certains SDIS, pas dans d’autres. On est dans la ligne du CPN depuis des années: ancré chez les pompiers et les mairies, avec des marges locales. Avec une différence cette fois: l’uniformité nationale n’est plus tenue par la logistique, mais par la vigilance de terrain.
Le jean noir passe dans certains SDIS, pas dans d’autres.
En coulisses, tout part d’un point très simple de règlement: en l’absence de titulaire pour une pièce d’uniforme, les sections sont autorisées à utiliser un équivalent civil sombre, le temps d’en désigner un nouveau. Ce filet de sécurité, prévu par le règlement vestimentaire de 1957 (article 14), n’avait jamais été déclenché à l’échelle du pays. Il l’est depuis 0 h le 16 novembre. Pourquoi en est‑on là? Parce que le marché national des pantalons, structuré depuis 2010 et revu fin 2024 pour intégrer la traçabilité des tissus et des teintures moins polluantes, est à l’arrêt. Après l’analyse des offres et la désignation pressentie, l’un des candidats a saisi le Tribunal administratif de Paris en référé précontractuel. Le Code de la commande publique empêche toute notification tant que le juge n’a pas tranché; l’avenant arrivé à échéance le 15 à minuit (0 h le 16) ne pouvait pas être prolongé sans base légale. Le filet s’est donc tendu, automatiquement.
Au ministère, on assure que « la solution est transitoire ». Peut‑être. Chez les utilisateurs, la transition doit tenir la semaine, et la suivante: ateliers, manœuvres, sorties dominicales. Le CPN compte environ 110 000 jeunes. Tant que le TA n’a pas statué, l’État n’a ni pantalon à livrer ni adjudicataire à payer. Les communes et les SDIS se débrouillent. À Saint‑Denis, la caserne Pleyel garde les râteliers des vestes, des ceinturons et les archives de section. Les pantalons, pour l’instant, c’est chacun chez soi, conforme et discret.

Portefeuilles et ourlets

Combien ça change pour une famille? Un pantalon civil conforme se trouve autour de 35 euros en grande surface ou chaîne d’habillement. L’ancien pantalon officiel coûtait plus cher à l’achat et arrivait par vagues, taillant serré dans certaines séries. Ici, l’avantage est net: disponibilité immédiate, essayage le samedi, échange possible si la coupe ne convient pas. Inconvénient: la tentation des économies trop sèches. Un jean noir à 15 euros, mal teint et cousu vite, blanchit au premier lavage et se fait recaler à la répétition. Personne n’a envie de se faire sortir du rang la veille de la Sainte‑Barbe.
Sur l’avenue du Président‑Wilson, à deux stations du RER, les vendeurs vous orientent déjà. Pantalons « school » noirs, pas de pinces, pas de strass. Devant le rayon, une mère hésite entre deux étiquettes à 29,99 et 39,99, téléphone en main pour envoyer une photo à l’encadrant. « Celui‑là, c’est bon, mais il faut couper à l’ourlet », répond le message. Les retouches se font encore chez les ateliers du coin. Pour ceux qui portent l’uniforme, la précision compte: ourlet propre, pas de fuselé qui colle, poches sans rabat. Les encadrants répètent la consigne: simple et sombre.

Terrain: pompiers et ports tiennent la ligne

Plan de travail d’un atelier de tailleur à Saint‑Denis, ourlet d’un pantalon sombre et nouvelle veste allégée du CPN à côté.
Saint‑Denis, Atelier Haddad: ourlet d’un chino anthracite conforme; à gauche, une veste allégée 2025 et des patronages d’anciennes coupes. Photographie Le Populaire du Matin
Aux râteliers historiques de Pleyel, la poussière sent la laine froide. Les encadrants du CPN croisent les sapeurs‑pompiers de la brigade qui préparent aussi leur Sainte‑Barbe. On leur demande d’absorber une partie de la tension, sans polémique.
On ne va pas plomber des manœuvres pour une histoire de bas. On contrôle la tenue, on explique, et on fait travailler la cohésion. L’essentiel, ce sont les gestes, la sécu, le respect des consignes.
— dit Capitaine Nadia Benyamina, responsable des râteliers et des archives de la section CPN à la caserne Pleyel.
Sur le port de Marseille, au Bassin de Radoub, on ne parle pas autrement. Le défilé de décembre est calé sur un samedi matin. Les œuvres portuaires préviennent: pas de pantalon à carreaux, pas de logo, le reste est affaire de bon sens. Les vieux briscards grognent, les jeunes s’en fichent. Ce qui compte, c’est d’être là, alignés, la main au képi quand la sirène retentit.
Quand ils passent au quai avec la fanfare, on regarde les têtes, pas les ourlets. Enfin… il faut que ce soit propre. Les ports doivent garder leur tenue, mais on a vu pire que des chinos noirs.
— dit Lucien Arnal, docker au Bassin de Radoub, petit‑fils d’un bénévole des œuvres des pupilles.
Ce langage de terrain soutient, de fait, la stratégie du CPN: assumer la défaillance d’approvisionnement sans casser le rythme des activités. Les pompiers ne veulent pas d’embrouilles d’image, les directeurs ne veulent pas d’abandons. La DGSCGC, partenaire technique du mouvement, fait passer la même idée: continuité, prudence et exigence discrète.

Perdants: les ateliers sous la lampe

Rue des Trois‑Frères, à Saint‑Denis, l’Atelier Haddad garde sur une étagère un pantalon 1999, étiquette d’origine encore cousue à la ceinture. La coupe est lourde, solide, un peu datée. Depuis la consolidation du marché national en 2010, les petits ateliers n’ont plus fabriqué. Ils ont raccommodé, ajusté, raccourci. Et maintenant que les bas personnels reviennent, ils ne vendent pas plus; ils retouchent des achats faits ailleurs. Les marges sont maigres quand l’ourlet s’arrête au trait de craie.
Chez Haddad, les lunettes épaisses glissent sur l’arête du nez.
Un uniforme, ça fait corps. Je le dis depuis toujours. Et en même temps, quand on voit les familles galérer pour un pantalon qui n’arrive pas, on se tait et on aide. Moi, je perds des confections, oui. Je gagne trois ourlets et deux reprises. Ce n’est pas pareil.
— souffle Maurice Haddad, tailleur, Atelier Haddad, rue des Trois‑Frères.
Docker au Bassin de Radoub à Marseille tenant une vieille photo sépia d’un défilé de Pupilles; en arrière‑plan, des jeunes en tenue allégée.
Marseille, Bassin de Radoub, à l’aube: un docker montre une photo familiale d’un défilé des Pupilles; plus loin, les jeunes répètent. Photographie Le Populaire du Matin
Le tailleur ne veut pas accabler les encadrants. Il en a habillé des générations. Il tient une revendication simple: remettre les ateliers de quartier dans le circuit, même modestement, quand l’État relancera le marché. La frange la plus traditionaliste des anciens du CPN, elle, parle moins de commandes et plus de symboles. Leurs messages, depuis mardi, donnent le ton: « jean = relâchement ». Dans certains départements, la pression monte déjà pour exiger le chino anthracite plutôt que le denim noir. À une semaine et demie des répétitions générales, ce genre de consigne peut faire vaciller plus d’un foyer.

Qui a laissé filer le contrat

Le nerf de la semaine n’est pas une bataille esthétique. C’est une affaire de délais. Le cahier des charges du lot pantalon, revu fin 2024 pour intégrer la traçabilité des tissus et des teintures propres, a attiré peu de monde. Deux offres recevables. Après l’analyse et la désignation pressentie, l’un des candidats a saisi le Tribunal administratif de Paris en référé précontractuel. Depuis, silence. Les services de l’ONACVG ont engrangé les échanges, mais entre juristes et acheteurs, la montre a tourné jusqu’au 15 novembre, minuit, fin d’avenant. Ensuite, plus rien. L’autorisation d’utiliser des bas personnels s’est allumée seule. Les familles ont reçu la nouvelle par leurs encadrants, pas par une lettre claire. Quand on parle d’uniforme, cette improvisation se voit.
On peut admirer la rigueur des procédures; on peut surtout regretter leur rigidité quand il s’agit de vêtir des adolescents qui montent un dévidoir ou portent un brancard le samedi. Le secrétariat d’État assume publiquement la « modernisation » annoncée à Saint‑Denis. Très bien. Il aurait surtout fallu une solution d’attente dotée de budget: une procédure négociée sans publicité en cas d’urgence impérieuse, un marché transitoire à bons de commande, un appui logistique régional, ou même l’autorisation encadrée d’achats groupés par les communes avec remboursement.
Dans l’intervalle, un petit marché gris s’installe: des associations d’anciens écoulent au compte‑gouttes des stocks d’anciens pantalons 1999, tailles élastiques et dépareillées, à 20 ou 25 euros la pièce. Les directeurs grincent des dents. On a vu passer des étiquettes coupées à chaud. C’est le genre de bricolage qui fait des histoires le jour J. Personne n’en a envie.

Et maintenant: règles simples, échéances lourdes

À court terme, les consignes sont claires: pas de logo, pas de délavage, pas de couture fantaisie. Marine, anthracite, noir. Ourlet propre. Les contrôles d’uniformité pour les cérémonies restent du ressort des directeurs départementaux, en lien avec les SDIS. Cela veut dire des interprétations différentes. Certaines sections d’Île‑de‑France exigent déjà le chino; d’autres tolèrent le jean tant qu’il est sobre. La Brigade de sapeurs‑pompiers de Paris (BSPP), partenaire de longue date en Seine‑Saint‑Denis, demande « présentation soignée » sans s’ériger en police du textile. C’est sage.
À moyen terme, tout dépend de la justice administrative. Si le TA tranche en décembre et que l’attribution tient, un nouveau titulaire pourrait être notifié début 2026, avec livraison par vagues. Ce calendrier cale avec les vacances d’hiver pour beaucoup de départements. Il suppose néanmoins une relance rapide des confections et une logistique régionale qui a déjà montré ses limites en 2020, lors des retards post‑pandémiques. En clair: ne pas promettre des arrivées groupées en janvier si les entrepôts ne suivent pas.
Le CPN joue sur deux tableaux: moderniser le haut pour ne pas rester scotché à 1999, et tenir le bas avec une règle ancienne devenue utile. C’est moins chic qu’une campagne photo. C’est plus honnête pour les familles. On ne reprochera pas aux pompiers d’accompagner. On reprochera au système d’achats de s’être mordu la queue, encore une fois, jusqu’à ce qu’un texte oublié s’impose à lui.
On ne mettra personne dehors pour un ourlet de travers. On corrigera. Et le 4 décembre, on sera là.
— dit Capitaine Nadia Benyamina.
Mercredi matin, sur l’esplanade devant Pleyel, les jeunes répétaient les prises de civières en chemises ardoise. Les jambes dessinaient une mosaïque sombre. Un encadrant a pointé un logo brillant sur une poche, renvoyé l’ado à la file des retouches avec un pantalon de rechange. Au mur, près du rideau des engins, une ardoise annonce la suite: contrôle des ourlets jeudi, répétition générale la veille de la Sainte‑Barbe.