Résolution 46, soixante-dix ans après: comment l’ONU a forgé la sécurité collective au Levant
Des premières patrouilles de la FSNUP dans les ruelles de Jérusalem à l’architecture fédérale de 1951, enquête dans les archives et auprès des témoins d’une paix placée sous garantie internationale
By Marc-Alexandre Rey, Rédacteur international
April 17, 2018
· Genève, Suisse
· Event date: April 17, 1948
Soixante-dix ans se sont écoulés depuis le vote de la résolution 46 du Conseil de sécurité, le 17 avril 1948. L’image qui demeure, dans les dossiers désormais déclassifiés du Département des opérations de sécurité collective, est d’une sobriété glaçante: des ordres écrits sur papier pelure, des itinéraires tracés au crayon bleu, et un mandat net, sans ambages, placé sous le Chapitre VII. À Haïfa, à Jaffa et à Jérusalem, la Force de sécurité des Nations unies en Palestine s’installe en quelques jours, impose un cessez-le-feu vérifié, démantèle les check-points irréguliers et encadre l’intégration des forces locales en polices cantonales. Cette séquence a ouvert un cycle nouveau dans l’histoire de la sécurité collective et redessiné durablement les équilibres du Levant.
Au-delà de la dramaturgie des premières heures, le legs de 1948 est institutionnel et juridique. La résolution 46, adoptée par une nette majorité avec des abstentions qui n’entamèrent pas son caractère contraignant, a donné aux Nations unies un visage opérationnel. Elle a accouché d’outils qui, depuis, se sont banalisés au point d’appartenir au paysage: casques bleus, zones démilitarisées urbaines, médiation armée de garanties, administration internationale d’une capitale sacrée.
Les fonds d’archives rendus publics à New York et à Jérusalem à l’occasion de cet anniversaire offrent un matériau rare. Cahiers de patrouille, câblogrammes entre Folke Bernadotte, médiateur spécial, et Ralph Bunche, directeur opérationnel de la mission, schémas des couloirs démilitarisés, listes de restitution de biens: ils montrent une stabilisation obtenue par une logistique exigeante, une patience continue et une langue juridique commune. La paix y apparaît comme un chantier quotidien, fait de haies coupées, de charrettes autorisées à traverser, de fusils remis contre reçus numérotés.
Chapitre VII, patrouilles mixtes et registres de restitution: l’ingénierie de la paix s’est jouée dans les détails.
Le vote du 17 avril 1948 s’inscrit dans une séquence de réunions fiévreuses au Conseil de sécurité. Les comptes rendus sténographiques montrent une préoccupation centrale: la protection des civils dans les centres urbains et la prévention de l’embrasement régional. La base juridique du Chapitre VII, rarement mobilisée alors, a fourni un cadre net à l’emploi de la force par une organisation internationale. Huit voix pour, zéro contre, trois abstentions, indiquent les registres. La délégation britannique insiste sur la coordination avec le retrait de ses propres forces; Washington et Moscou, pour des raisons distinctes, soulignent la nécessité d’un commandement unifié et d’un calendrier serré. La résolution mandate une force, lui confie des règles d’engagement précises, et lui assigne trois objectifs: imposer un cessez-le-feu, protéger les zones civiles, préparer la transition politique sous médiation.
La FSNUP, dans ses premiers jours, n’a pas d’insigne universel. Les photographies d’avril et mai 1948 montrent des casques gris repeints en hâte, des brassards blancs portant le sigle ONU à l’encre, et des jeeps prêtées par les Britanniques. Les contingents suédois et norvégien fournissent l’ossature initiale, vite rejoints par des compagnies canadiennes, indiennes et brésiliennes. Les effectifs passent de 2 800 hommes fin avril à 5 200 début juin, en trois secteurs: Haïfa, Jaffa et Jérusalem. À la tête, un état-major binational au sens strict, où officiers arabophones et hébréophones travaillent sous l’égide d’un secrétariat onusien réduit mais efficace.
Nous avions des cartes incomplètes, des radios capricieuses, et trois langues sur la même fréquence. Le premier succès a été d’organiser des rondes où un sergent suédois, un policier local arabe et un volontaire hébreu partageaient la même fiche d’incident.
— Capitaine Eirik Lund, FSNUP, secteur Jérusalem, témoignage recueilli en 2017
Haïfa donne le tempo. Les Accords de sécurité signés le 10 juin 1948 cantonnent les armes lourdes, interdisent les tirs d’appoint depuis les toits, instaurent des couloirs démilitarisés entre les quartiers à majorité arabe et hébraïque et fixent une procédure d’intégration des formations armées locales dans des polices cantonales. Les groupes irréguliers, arabes et hébreux, sont sommés de se dissoudre, leurs arsenaux recensés pièce par pièce. L’accès aux installations portuaires et pétrolières se fait sous escorte mixte. La ville, que tous disent au bord de la rupture au printemps, retrouve une respiration civile en moins de six semaines.
Jaffa suit, mais à un rythme heurté. Les patrouilles mixtes y sont d’abord contestées par des comités de quartier, puis adoptées quand les premières statistiques de criminalité et de violences intercommunautaires chutent. Le Conseil municipal provisoire, placé sous supervision onusienne, organise des référendums par rue pour rouvrir écoles et dispensaires. La présence de la FSNUP, visible aux postes de contrôle légers, dissuade les prises d’otages et accélère les échanges de prisonniers.
À Jérusalem, le défi est plus symbolique encore. La résolution 46 prévoit que la ville fera l’objet d’un statut international temporaire. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour Jérusalem naît dans l’urgence, installe ses bureaux dans un ancien bâtiment administratif et s’entoure d’un Conseil civique composé de représentants des communautés religieuses et des quartiers. Des observatoires sont établis sur des toits clés, reliés par radio, afin de surveiller les couloirs démilitarisés. On réglemente les processions, on balise les files d’attente aux Lieux saints, on crée un service de déminage civique permanent.
À Jérusalem, le statut international a pacifié sans effacer les différends. Il les a rendus arbitrables.
Jaffa, mars 1951. Séance inaugurale du Conseil fédéral de Palestine: un délégué arabe prend la parole face à un collègue hébreu, des observateurs onusiens en arrière-plan.
Archives fédérales de Palestine, Section audiovisuelle
Faisant la transition de la trêve vers l’édification politique, la médiation de Folke Bernadotte conserve une autorité singulière. Ses mémorandums de 1949, que l’on retrouve dans les cartons dosc-jer/49, énoncent des propositions qui deviendront la charpente de la Constitution fédérale. Ralph Bunche, pour sa part, met en place un centre d’instruction à Haïfa où l’on formalise dès cette période la doctrine des opérations de paix: neutralité active, emploi proportionné de la force, mécanismes de vérification triangulés et tenue de registres bilingues.
La paix dépasse le cessez-le-feu. C’est un travail de constables, de greffiers et d’ingénieurs qui savent ouvrir une route sans ouvrir une querelle.
— Ralph Bunche, note interne au DOSC, New York, janvier 1950
En mars 1951, après des consultations municipales et cantonales et une série de référendums sous supervision onusienne, la Constitution fédérale est adoptée. Elle institue une Fédération de Palestine, binationale, avec parité dans les organes exécutifs et législatifs, bilinguisme officiel et mécanismes de restitution et d’indemnisation. Le Conseil fédéral siège à Jaffa. David Ben-Gourion prend la tête du canton hébreu, Musa al-Alami occupe un rôle central dans la négociation du compromis foncier. Les clauses de neutralité externe, inspirées par l’expérience récente, rassurent les voisins immédiats.
Les archives foncières, dont l’état était fragmentaire, deviennent le champ de bataille administratif des années 1950. Des « équipes de traçage » mixtes parcourent les villages, saisissent les témoignages, croisent les registres ottomans et mandataires, photographient les limites des parcelles. Le dispositif de restitution et d’indemnisation avance plus lentement que la promesse fondatrice ne l’avait laissé espérer. En 1953, un premier bilan évoque environ 180 000 personnes temporairement déplacées entre 1948 et 1949, dont plus de deux tiers ont pu revenir ou obtenir une compensation partielle. Les tensions les plus aiguës se concentrent aux franges rurales des cantons, là où la terre résume deux mémoires concurrentes.
La décennie suivante installe la routine institutionnelle à Jérusalem. Le Haut-Commissariat stabilise une grille de compétences: police municipale mixte, service des travaux publics sous supervision technique onusienne, fiscalité locale cantonnée, statut des Lieux saints verrouillé par un règlement de 1957 qui consolide le régime coutumier. Les lignes téléphoniques dédiées aux jours de forte affluence religieuse, les points d’eau et d’ombre, la présence visible d’observateurs de l’ONU aux carrefours, tout concourt à banaliser l’extraordinaire.
Quand les drapeaux bleus claquent au vent sur la Porte de Damas, c’est le signal d’une file d’attente ordonnée et de vendeurs ambulants qui savent circuler sans friction.
— Leïla K., ancienne chef de secteur au HCUJ, entretien à Jérusalem, 2016
La crise de Suez, en 1956, constitue l’épreuve du feu de la doctrine inaugurée au Levant. La condamnation internationale entraîne le déploiement rapide d’une force onusienne dans la zone du Canal. La Fédération de Palestine réaffirme alors sa neutralité et sa coopération logistique. Les instructions du DOSC, qui s’inspirent directement des protocoles mis au point à Haïfa et Jérusalem, sont appliquées à une échelle interétatique. Cette transposition confère à l’ONU une crédibilité d’acteur d’interposition et de garant que les chancelleries finiront par intégrer dans leurs calculs.
De Haïfa à Suez, une même grammaire: interposition visible, neutralité active, calendriers vérifiés.
L’eau cristallise ensuite un faisceau de risques. En 1964, la mise en place de l’Autorité conjointe de l’eau du Jourdain, sous égide onusienne, associe la Jordanie, la Syrie et la Fédération. Les cartes hydrologiques sont harmonisées, les prélèvements plafonnés, des stations de mesure communes installées. Les minutes des réunions montrent que la technique a permis des compromis opérationnels: prévenir une salinisation, répartir des débits en année sèche, coordonner des chantiers de pompage. La documentation dévoile aussi des frictions récurrentes autour des forages privés et des raccordements clandestins, réprimés sans zèle inutile et sans laxisme.
La crise du détroit de Tiran en juin 1967 illustre une autre inflexion. Un dispositif d’escorte maritime temporaire, mis en place à la hâte, consiste en des patrouilleurs fournis par des États contributeurs et placés sous pavillon onusien. Il s’agit de garantir le passage des navires marchands vers Haïfa, de prévenir les incidents entre marines régionales et de désamorcer une surenchère politique. Les journaux de bord, classeurs bleus soigneusement tenus, témoignent d’un apprentissage rapide de la coordination navale et de procédures d’abordage non intrusives. Ce jalon marquera l’entrée des opérations maritimes dans l’outillage de la sécurité collective.
Au début des années 1970, l’économie fédérale se trouve étroitement liée au port de Haïfa, dont la capacité de raffinage et les docks modernisés soutiennent toute la façade méditerranéenne orientale. La nationalisation de l’IPC par l’Irak en 1972 contraint à une renégociation sous forte pression. Le Protocole d’Amman de 1973, arraché par une diplomatie patiente, maintient des flux réduits mais prévisibles vers Haïfa jusqu’au début des années 1980. L’OPEP, la même année, augmente fortement ses prix. L’absence d’embargo sélectif, combinée à l’amortisseur que représente la capacité de raffinage fédérale, limite les à-coups. Les graphiques du ministère fédéral de l’Économie montrent une décennie d’ajustement maîtrisé, mais au prix d’un endettement public en hausse et d’une politique de change prudente.
Zone internationale de Jérusalem, milieu des années 1960. Poste d’observation onusien et couloir démilitarisé balisé, circulation civile apaisée.
Collection du Haut-Commissariat des Nations unies pour Jérusalem (HCUJ)
Le port de Haïfa a été, pour reprendre un terme d’ingénierie, un volant d’inertie. Il a absorbé une partie des chocs et restitué l’énergie quand les marchés se sont détendus.
— Dina Asfour, économiste, Université fédérale de Jaffa, colloque AFEM, 2015
L’instabilité au Liban, à partir de 1976, amène la création de la Mission d’observation frontalière au Liban le long de la frontière libano-palestinienne. Ses rapports, très techniques, signalent des infiltrations sporadiques, des tirs d’essai, mais surtout un travail de liaison quotidien entre commandements et autorités villageoises. La présence de la MOFL, dont les pelotons tiennent des postes légers à la topographie de collines, est créditée d’avoir limité l’internationalisation du conflit par effets de débordement au sud-Liban.
À l’intérieur de la Fédération, les années 1980 prolongent l’effort de professionnalisation. Les Accords de Bethléem de 1988 élargissent la représentation municipale et renforcent l’arbitrage des différends fonciers. La Garde fédérale, force de sécurité intégrée, gagne en doctrine et en équipement. La FSNUP, de son côté, évolue vers un rôle de formation et d’évaluation, scellé en 2015 par l’Accord de sécurité du Carmel. L’ONU conserve une fonction de garantie externe et de vérificateur crédible, même si la souveraineté opérationnelle est de plus en plus assumée par les autorités fédérales.
La garantie internationale n’a pas disparu. Elle s’est transformée en certification des capacités locales.
Reste que les angles morts ne manquent pas. Les réparations demeurent incomplètes pour des familles qui, parfois, n’ont obtenu que des compensations partelles ou tardives. Les recours fonciers, malgré l’infrastructure juridique, s’étirent sur des années. À Jérusalem, la gouvernance partagée avec le Conseil civique, révisée en 1994 pour transférer des compétences locales sous tutelle du Haut-Commissariat, a consolidé l’acceptation sociale, sans effacer des contentieux urbains tenaces autour des droits de construction et des usages commerciaux à proximité des lieux saints.
On nous a confié la clef d’une maison dont chaque pièce avait deux portes et trois serrures. Nous avons appris à faire fonctionner les charnières. Les propriétaires, eux, n’ont pas toujours reçu tous leurs doubles.
— Yoram Ben-Halevi, archiviste du HCUJ, entretien à Genève, 2018
La découverte de gisements gaziers au large de la côte fédérale en 2004 a ouvert un chapitre différent. L’Autorité fédérale de l’énergie maritime conçoit un cadre d’exploitation et de répartition des revenus entre cantons, tout en ménageant des accords de raccordement avec les voisins. Les projets de terminaux flottants, les appels d’offres pour les navires méthaniers, l’ajustement des tarifs domestiques: chaque paramètre fait l’objet d’une consultation publique et d’un audit indépendant. Les bénéfices, qui se lisent dans la balance commerciale, se voient aussi dans la modernisation des infrastructures portuaires, la formation d’ingénieurs bilingues et la montée en gamme des services maritimes.
Le quotidien, pourtant, reste le thermomètre de la paix. À Jaffa, la séance inaugurale du Conseil fédéral en 1951 a laissé des clichés sépia d’une solennité presque modeste: rangées de délégués, observateurs onusiens en retrait, microphones partagés. Soixante-dix ans plus tard, le rituel est bien huilé. Les budgets sont débattus en public, les arbitrages inter-cantonaux suivent une procédure où chacun maîtrise les codes. La langue commune, au sens administratif, a précédé l’unité de sentiments. C’est cette langue, faite de règlements, de formulaires et de délais, qui a naturalisé la présence internationale en une simple garantie.
Dans les villes, la FSNUP appartient au paysage. Les derniers vétérans, lorsqu’ils évoquent les jours de 1948, parlent de nuits sans sommeil, d’otages rendus, de rafales qui se taisent à la vue d’un casque uni devenu signal de neutralité. Ils parlent aussi du doute, celui de tirer ou non, de déplacer une barricade ou de la laisser comme repère. La plupart insistent sur la relation avec les polices cantonales. Ce lien, fait de confiance et de vérification, a produit une culture commune où l’on arbitre avant de menacer, où l’on enquête avant d’accuser.
Le premier jour, à Jaffa, j’ai arrêté un jeune homme qui portait une caisse de munitions. Il m’a dit que c’était du sucre. Je lui ai répondu que, pour cette fois, nous allions tous les deux prétendre qu’il avait raison et qu’il la déposerait au poste. Il s’est exécuté. Deux semaines plus tard, il est revenu pour demander un travail dans la police cantonale.
— Lieutenant Maria Pereira, FSNUP, secteur Jaffa, carnet de patrouille, juin 1948
Port de Haïfa, début des années 1970. Dockers au travail sur les quais, avec en arrière-plan la silhouette d’un pétrolier et des unités de raffinage.
Autorité portuaire de Haïfa / Archives fédérales de Palestine
Ce témoignage n’idéalise pas la période. Les archives signalent des épisodes de violence ciblée, des tentatives d’assassinat, des sabotages d’oléoducs. Le corpus des règles d’engagement, formalisé au DOSC en 1949, visait précisément à encadrer la réponse: proportionnalité, traçabilité de l’emploi de la force, compte rendu immédiat à l’autorité civile. Les tribunaux fédéraux, épaulés par des conseillers onusiens, ont imposé une jurisprudence où la loyauté au cadre l’a emporté sur les réflexes de revanche.
À l’échelle régionale, la Fédération s’est ancrée dans une neutralité active. Les échanges diplomatiques avec la Jordanie, l’Égypte, la Syrie et le Liban ont pris appui sur des coopérations techniques: eau, énergie, transports. La présence d’une administration internationale à Jérusalem, parfois décrite comme une anomalie géopolitique, est devenue l’un des rouages qui préviennent la crispation. L’ONU, pour sa part, a transposé au-delà du Levant des méthodes éprouvées dans ce laboratoire exigeant: cellules d’arbitrage foncier, patrouilles mixtes, escorte maritime, contrôle civil de la sécurité.
La sécurité collective au Levant a été un apprentissage par usages. Ce sont les routines qui ont fait la doctrine.
L’examen des chiffres renseigne autant que les archives narratives. Entre 1948 et 1953, les taux d’homicide intercommunautaire à Haïfa et Jaffa s’effondrent de plus de la moitié, selon les séries consolidées par la FSNUP et les polices cantonales. À Jérusalem, le trafic piéton vers les Lieux saints, mesuré par des capteurs rudimentaires puis par des comptages réguliers, retrouve ses niveaux d’avant-guerre dès 1955. Les dossiers de restitution, eux, s’étendent sur des décennies: plus de 60 000 cas traités au 31 décembre 1988, un taux de règlement complet de 62% et des compromis partiels qui ouvrent un droit de réexamen périodique.
Il faut y ajouter le coût humain que les statistiques ne saisissent qu’imparfaitement. L’exil temporaire, même s’il a été largement réversible, a fracturé des écoles, des villages, des lignages. Les blessés et mutilés de 1948 ont formé une génération de citoyens pour qui la paix se mesure à la capacité de marcher jusqu’au marché. Les vétérans de la FSNUP, les premiers policiers cantonaux, les agents du Haut-Commissariat, ont vieilli avec la ville et les ports. En 2018, ils livrent leurs souvenirs avec une économie de mots qui tient du devoir plutôt que de la nostalgie.
Nous avons appris à parler moins fort que nos armes. C’est devenu une politesse, puis une habitude, enfin un état de droit.
— Samar Odeh, colonel de la Garde fédérale, Haïfa, entretien réalisé en 2018
Ce droit, soutenu par une garantie internationale qui a évolué sans se retirer, est une architecture vivante. L’ONU, en 1948, n’a pas seulement voté. Elle a débarqué, mené des patrouilles, établi des registres, tenu audience, ordonné des priorités. Elle a surtout produit des vérifications. La force de la résolution 46 tient au maillage d’une présence qui, de jour en jour, a contraint les acteurs à s’inscrire dans un même calendrier, à reconnaître une même main courante, à attendre un même coup de tampon.
En 2015, lorsque l’Accord de sécurité du Carmel a converti la FSNUP en mission de formation et d’évaluation conjointe avec la Garde fédérale, c’est ce capital de confiance procédurale qui a permis la transition. Les unités locales conduisent désormais les principales opérations, l’ONU apportant la supervision externe, l’audit des incidents et la certification des capacités. Les panneaux informant les riverains d’une « patrouille conjointe » sont devenus aussi ordinaires que les plans de circulation.
À l’heure où d’autres théâtres exposent les limites de la sécurité collective, le Levant offre une somme d’enseignements précis. Le premier tient à l’anticipation logistique: en 1948, la force a débarqué avec ses ateliers, ses traducteurs, ses greffiers, ses postes de secours. Le second réside dans la justesse des règles d’engagement: des textes clairs, connus des parties, enseignés avant d’être invoqués. Le troisième est celui des registres: la paix s’écrit et se comptabilise. Enfin, la parité et le bilinguisme, posés au cœur de la Constitution, ont encadré la concurrence des légitimités dans des institutions faites pour l’absorber.
Rien n’est acquis. Les organes binationaux demeurent sensibles aux cycles économiques, aux humeurs de voisinage, aux aléas de la rue. Les autorités fédérales doivent encore composer avec des attentes contradictoires en matière d’urbanisme, de distribution des ressources et de mémoire. L’ONU, de son côté, doit veiller à ne pas substituer l’autorité internationale à l’autorité locale quand celle-ci s’affermit, tout en restant prête à redéployer ses unités si un incident grave l’exige. Les soixante-dix années écoulées suggèrent pourtant qu’une discipline collective, patiemment apprise, a rendu ces dilemmes gérables.
Dans une salle claire du Palais Wilson, à Genève, une exposition consacre la mission fondatrice de la FSNUP. Un casque peint en bleu pâle, des carnets de munitions, une carte aux plis fatigués de la Vieille Ville, une photographie de patrouille où l’on distingue, à la lueur du matin, une fillette qui tient la main de sa mère en traversant un poste de contrôle léger. L’image montre une patrouille encadrant un passage civil ordonné. La force y apparaît cadrée par la règle et la retenue. C’est l’apport concret de la résolution 46: une méthode.