Lundi, boulevard d’Anfa, ils ont posé la pétition sur le capot d’une Clio blanche garée en double file, et cela valait plus que toutes les contre‑circulaires du monde. Une centaine de voisins, des enfants juchés sur les grilles, les anciens au premier rang, et Youssef El Mansouri qui annonce la couleur: la demande de restitution du toponyme Anfa est entrée à la Wilaya dimanche 11 mai, 1 742 signatures vérifiées, et les caches autocollants provisoires posés ces jours‑ci ne tiendront pas. Le vent remontait de la mer, un ciel gris, et une phrase qu’on entendait de terrasse en terrasse: on ne nous enlèvera pas Anfa comme on enlève une vis.
Il faut dire ce qui a déclenché cette colère patiente: la circulaire du 2 mai signée par Mme Kenza Tazi, nouvelle Déléguée aux Appellations Publiques, nommée le 1er. Un texte sec, une doctrine limpide: suppression des mentions amazighes et françaises sur les plaques, harmonisation exclusive en arabe standardisé, marchés de remplacement enclenchés. Tout cela au nom de « l’unité » et de « l’efficacité »; tout cela sans un seul trottoir parcouru avec ceux qui reçoivent leurs factures au coin de cette unité abstraite. Ceux qui ont connu les dix années où Driss El Harrak, en ville, tolérait la mention double et laissait percer les noms vécus, savent ce que cette inflexion bureaucratique signifie: un retour au marteau, le même qui a aplati les reliefs de mémoire dans les années 1970.
Un nom, c’est un reçu qui arrive, un taxi qui trouve, un don qui n’est pas retourné: qu’on cesse de jouer avec cela.
Un adjoint municipal m’assure que des séries uniformes font baisser la facture. Je lui réponds avec ce que j’ai sous la main: la Chambre de commerce a déposé sa plainte, retards de livraison mesurés en journées de caisse perdues. À Anfa même, une école privée a vu des bulletins invalidés parce que l’adresse portait « Anfa » là où la matrice municipale exigeait un autre alignement lexical. La poste du quartier a renvoyé, début mai, des avis de dons et des factures qui ne savaient plus à quel nom se vouer. Les taxis jurent que la ville devient introuvable au gré des harmonisations.
Reprenons par le commencement public: en 1974, une Commission nationale de la toponymie a mis la main sur nos rues au nom d’un projet national. En quelques années, des noms amazighs, des patronymes royaux et des appellations vernaculaires ont disparu des plaques pour céder à des « neutralités » dogmatiques — Progrès, Atlas, Unité, et tout ce que l’idéologie administrative aime lorsqu’elle a peur du concret. Casablanca, capitale d’une économie qui se parle en arabe, en darija et en français, a résisté par la pratique. En 1998, sous El Harrak, une paix de trottoir a pris: français toléré là où il se travaille, toponymes hérités qui réapparaissent dans certains quartiers, mentions discrètes en Tifinagh près de deux écoles en 2005. Ce fragile arrangement, qui ne coûtait rien à personne et rapportait du sens à tout le monde, vient d’être balayé d’un revers de mèches juridiques.
Pourquoi m’obstiné‑je à écrire « Anfa »? Parce qu’il y a des actes dessus. Un bail signé le 12 février 2008 chez un notaire d’Anfa mentionne le boulevard tel qu’il est dit par ses habitants; lorsque la matrice municipale en propose une variante, le locataire s’est vu réclamer un justificatif supplémentaire par sa banque. À l’Agence Lido de la Banque Populaire, le 7 mars, un virement a été ajourné pour cette raison, m’assure la logeuse qui accompagnait son locataire. L’Association des Résidents d’Anfa, qu’on caricature déjà en club de villas, réunit des locataires, des commerçants, des enseignants. Une logeuse de la rue du Lido, Mme Fatiha El Ghomari, m’a montré lundi l’épaisseur de classeurs où les baux s’empilent.
« Mon mari a siégé au comité de quartier quand on nous a gommés des plans dans les années soixante‑dix. Rendez‑nous Anfa sur la plaque et dans les actes: je ne changerai pas mes quittances tous les deux ans. »
Ceux qui perdent n’ont pas les micros. Les chorales et les paroisses, qu’on aime aussi faire taire sous prétexte de neutralité, ont compté leurs plis revenus à l’envoyeur. À l’Église du Sacré‑Cœur, bâtiment qui vit d’art et de chants autant que de ses rares offices, le prêtre responsable a cessé de s’enflammer pour des causes qu’on ne lui laissera pas gagner.
« Appelez la rue comme vous voulez, Anfa ou autre chose. Prévenez‑moi une fois, que mes reçus portent le bon nom, et que la Poste ne nous renvoie plus dix‑huit enveloppes en un mois. Je ne fais pas de politique, je tiens des registres, j’organise des répétitions. »
On pourrait croire qu’un homme de chœur applaudirait à la polyphonie des plaques. Pas tous. Nabil Cherkaoui, maître de chœur au Conservatoire municipal de la rue d’Alger, que j’ai croisé sous les palmiers du boulevard, m’a dit tout l’inverse et il faut l’entendre. Il a ses raisons, et sa belle‑famille compte un ancien de la délégation qui, jadis, appliquait la coupe franche sur les noms.
« En musique comme en ville, l’accord se règle sur un seul la. Multiplier les mentions, c’est s’offrir des contretemps. L’arabe standardisé règle la circulation et évite les querelles. Vous voulez le confort des habitudes, moi je veux des chœurs qui arrivent à l’heure, des camions qui ne tournent pas en rond, et des cartes qui parlent une langue. »
Il y a dans cette phrase un vrai argument: l’administration préfère un seul la. Mardi dernier, au coin de Washington, un livreur de partitions a tourné deux fois parce que son bon mentionnait « Anfa » quand la fiche interne de l’entrepôt avait adopté une autre forme; la concierge du n° 12 l’a rattrapé au téléphone, et le coursier a ajouté « Anfa » au stylo pour que la signature soit acceptée. Voilà le quotidien. Quand la Commission nationale de la toponymie, puis la mairie, imposent une langue unique, ils ne suppriment pas des doublons: ils fabriquent des erreurs. Ils génèrent des coûts cachés qui n’apparaissent pas dans les tableaux: tampons à refaire, stocks de papier détruits, livraisons perdues, valeurs immobilières brouillées par des appellations fluctuantes. Les petites imprimeries de Derb Omar m’ont dit avoir pilonné des centaines de cartes de quartier en avril, et pas pour de la précision: pour s’aligner sur une rigueur qui se dément à chaque virage.
Que veut‑on, alors? Un moratoire immédiat sur la circulaire Tazi, et la restitution officielle d’« Anfa » sur les plaques et dans les actes. Le 8 mai, une agence immobilière a retiré en urgence une annonce « 3 pièces, Anfa » pour la remplacer par l’appellation standardisée; deux visites se sont décommandées, m’a dit l’agent. Ensuite, un inventaire public de nos toponymes vivants, quartier par quartier, en s’asseyant devant les façades avec ceux qui y reçoivent leur courrier. Et un comité citoyen — pas un cénacle d’experts grisés d’uniformité — doté d’un avis conforme sur toute substitution symbolique. Je sais ce que ce mot « conforme » déclenche comme frisson chez les gestionnaires: qu’ils comparent le coût d’une réunion de deux heures au coût d’une série de plaques jetées et d’avis de taxe redistribués trois fois.
À ceux de ma corporation d’origine, urbanistes et cartographes de cabinet que j’estime, je demande d’arrêter de jouer aux maquettistes de l’esprit. Lorsque des plans impeccables préfèrent une « harmonie » lexicale à un nom qui nourrit des directions, nous trahissons notre métier. Nous dessinons des mirages et nous appelons cela du service public. Il n’y a pas d’honneur professionnel à calquer la ville sur des dictionnaires, pas plus qu’il n’y en a à flanquer des « Unité » et des « Progrès » partout où les habitants savent encore dire Anfa sans trembler.
Karim El M., patron d’une imprimerie de Derb Omar, affirme qu’un marché de plaques a été promis sans appel d’offres à une société proche d’un adjoint; il dit avoir été écarté. La mairie n’a pas répondu à nos questions écrites lundi après‑midi. Ce que j’ai vu, ce sont des camionnettes stationnées près des échelles et des ouvriers qui marquaient au feutre l’arrière de caches destinés aux anciennes plaques. Je le note comme tel et je demande, moi aussi, de la transparence.
Je sais aussi que le pays a serré ses rangs quand il s’est agi de frontières et d’unité nationale. Je n’ai besoin de la leçon de personne sur cela. Mais si l’unité ne tient que par des plaques qui nient les parlers et les souvenirs, elle n’est qu’une pâte grise sur des fissures. On peut tenir ensemble sans faire taire Anfa, Aïn Sebaâ, Hay Hassani dans leur diversité écrite. On peut administrer sans humilier les usages.
Lundi, sur le boulevard, des commerçants ont tendu une table de bistrot en guise de bureau d’enregistrement. On signait, on corrigeait les orthographes, on renseignait des adresses dépendantes de la même bataille. Un chauffeur de taxi a griffonné son nom et a marmonné: « Si vous gagnez, j’économise de l’essence. » Sur sa ligne Aïn Diab–Anfa, il calcule dix minutes de moins par journée de service et près d’un litre économisé par semaine quand les repères restent stables.
Je demande donc, ici et sans détours, à Mme Tazi d’arrêter la machine. Qu’elle vienne marcher boulevard d’Anfa, qu’elle écoute les gens qui y reçoivent des colis, des amendes, des violons, des amis. Qu’elle accepte de perdre deux semaines pour gagner des années d’intelligibilité. Et qu’on nous rende, sans délai, l’inscription d’Anfa sur la signalétique et dans les actes: qu’un notaire n’ait plus à rééditer l’acte parce qu’une adresse a changé de costume administratif entre la promesse et la signature.
En fin d’après‑midi, la table de bistrot est restée à sa place. Une feuille plastifiée annonçait « permanence Anfa » jusqu’à jeudi, 18 heures, au coin de la rue du Lido. « Vendredi, si personne ne nous répond, on dépose en référé », a soufflé Youssef El Mansouri en rangeant le dossier bleu.