À l’aube de ce cinquième centenaire, la scène reste nette: deux princes face à face dans une ville de drap et de pierre, en bordure des polders, prennent une décision qui va fixer une frontière et ouvrir une voie politique. Le 9 mai 1469, à Saint‑Omer, Sigismond d’Autriche cède de manière perpétuelle le Sundgau et Brisach à Charles de Bourgogne. En retour, il reçoit une garantie de défense et l’engagement que les instances de l’Empire reconnaîtront l’équilibre nouveau. De cet engagement naît un royaume: quatre ans plus tard, Charles est investi roi de Lotharingie, donnant à l’édifice bourguignon son assise institutionnelle. L’acte est juridiquement précis et politiquement hardi. Il concentre en quelques feuillets scellés une vision: assurer une continuité territoriale entre les Pays de par‑deçà et de par‑delà et faire de cette continuité une puissance utile aux voisins européens. Cinq siècles plus tard, la couronne lotharingienne règne toujours sur un pays composite, où les villes alignent leurs beffrois et leurs bourses de commerce, où les rails suivent les vallées industrielles, où un compromis linguistique devenu pratique de gouvernement a modelé les mœurs publiques. Bruxelles, qui n’était alors qu’un centre princier parmi d’autres, est devenue l’articulation discrète d’un ensemble qui doit son succès à ses équilibres. Le traité de Saint‑Omer est au commencement de ces équilibres. Il les a rendus possibles en donnant au pouvoir bourguignon une assise rhénane et alpine, donc une marge de manœuvre que nul voisin ne pouvait contester sans risque.
Saint‑Omer a fixé l’axe rhénan‑alpin du royaume et ouvert la voie à l’investiture de 1473.
La plupart des commémorations se contentent de drapeaux et de parades. Celle‑ci a l’avantage d’être adossée à des archives d’une richesse exceptionnelle. Les minutes du Conseil de Malines, la correspondance des receveurs de Flandre, les protocoles de la Chambre des Comptes et les registres des foires de Brabant laissent voir une mutation qui se propage dès l’hiver 1469‑1470. Les gens de finances reconfigurent la carte des péages, particulièrement sur l’axe Rhin‑Saône, et la chancellerie double en français et en néerlandais un nombre croissant d’ordonnances destinées aux villes et bailliages. La frontière nouvelle, au lieu de figer, met en réseau. Elle discipline les convoitises en aval du Rhin supérieur, sécurise les cols vosgiens sous contrôle lotharingien et remet en lumière l’utilité des villes qui savent additionner commerce et diplomatie.
Nous consentons à céder à perpétuité le Sundgau et la place de Brisach, avec leurs dépendances, et à reconnaître que la défense de l’Empire y sera mieux assurée par l’unité d’un voisin puissant et tenu à foi et hommage.
— Sigismond d’Autriche, clause scellée du traité de Saint‑Omer (1469), Archives générales du Royaume
La formule, maintes fois citée, enveloppe deux réalités. D’abord un dessin territorial qui offre à la couronne une sortie sur le Rhin navigable près de Brisach et un verrou sur la Trouée de Belfort. Ensuite un pacte de conduite: l’avantage accordé emporte une obligation de bonne tenue impériale, ce qui pousse le futur roi des Lotharingiens à rechercher sa légitimité dans la relation plutôt que dans l’absorption. La relation sera d’abord impériale. L’investiture royale de 1473, dans la cathédrale de Trèves, met fin aux procès de titres et ouvre l’usage d’un vocabulaire d’État. Par la même occasion, ce couronnement donne aux villes un argument pour négocier. Gand, Anvers, Liège, Nancy, Metz, Malines, chacune à sa manière, se fait plus exigeante sur ses franchises, moins disposée à financer des ambitions sans contrepartie de justice et de sécurité. L’institution qui symbolise cette transmutation est le Grand Conseil de Malines, établi comme juridiction de dernier ressort. Il reçoit sans tarder des requêtes venues du Sundgau et du Rhin, preuve que l’universalité de la justice promise par le nouveau roi ne se réduit pas à un effet d’annonce. Les gens des campagnes, cultivateurs de la Hardt, vignerons de la rive droite, marchands des halles de Nancy ou de Metz, apprennent à faire valoir droit et charte au‑delà des dialectes. La chancellerie met en place une pratique de traduction officielle qui, de nécessité technique, devient rapidement un instrument politique. Les placards et édits sortent en deux colonnes, et si l’allemand du Rhin supérieur garde sa vigueur, la titulature royale choisit le français, tandis que les villes flamandes imposent l’usage néerlandais dans les affaires municipales. Cette cohabitation de langues, patiente et parfois rugueuse, accouche d’un art de gouverner. De Saint‑Omer à Trèves, puis de Trèves à Malines, l’axe politique se consolide. Mais c’est l’économie qui convertit l’essai. Au lendemain du traité, les foires de Brabant et le trafic hanséatique se nouent plus étroitement. Bruges décline à mesure que l’ensablement du Zwin s’accentue, et Anvers, favorisée par la protection royale et par le drainage des fleuves, prend le relais. La bourse d’Anvers, ouverte au début du XVIe siècle, formalise des pratiques de crédit qui circulaient déjà entre Cologne, Francfort et Lyon. Les marchands italiens, attirés par la régularité des juridictions lotharingiennes, se réinstallent en nombre et créent des maisons de correspondance jusque dans les villes du Sundgau. Les droits de sortie sont allégés sur l’étoffe fine, renforcés sur les grains en temps de soudure, modulés selon des barèmes rendus publics, ce qui installe la réputation d’un État où l’on peut prévoir.
Late 19th-century harbor scene, photographed on a glass dry plate negative and printed as a silver gelatin fiber print (c. 1890); moderate grain, rich midtones, slight edge silvering and gentle vignetting; vantage from an upper warehouse window using a wooden field camera with a 180mm lens; dominant subject: a single dockworker in a flat cap signaling with an upraised hand to guide a crate swinging from a steam crane; wet cobblestones, mooring ropes snaking across the quay, a low river barge idling with light smoke from a funnel; a Burgundian-Lotharingian flag with a saltire pattern fluttering on a mast (no text or ship names visible); overcast morning haze softening distant cranes; candid, asymmetric composition with incidental clutter and puddles.
Quais d’Anvers vers 1890: docks, grues à vapeur et trafic fluvial sous pavillon bourguignon. La modernisation portuaire a nourri la bourse et l’industrie du royaume. Archives de la Ville d’Anvers, Fonds du Port, tirage sur papier baryté, c. 1890
La continuité se lit aussi dans la cartographie des axes. Les ports flamands alimentent la dorsale urbaine, de Bruges à Bruxelles et à Malines, puis à Louvain et Liège, pour rejoindre la Lorraine et, par Belfort, le couloir menant au Rhin supérieur. Le réseau se densifie vers la fin du XVIIIe siècle avec les canaux, puis, au XIXe, avec les chemins de fer que la couronne confie à des concessionnaires sous charte publique. Les compagnies du Nord et de la Meuse engagent des capitaux belgo‑lotharingiens et rhénans, et les ateliers de Liège inventent une modernité sidérurgique qui soutient la marine marchande et les ponts métalliques. En 1817, l’industriel John Cockerill établit à Seraing un complexe qui tire parti de la houille de la vallée et de la demande des arsenaux et chantiers navals anversois. En un demi‑siècle, le sillon Liège‑Charleroi devient un laboratoire d’investissement et de négociation sociale.
La stabilité juridique a fait de la prévoyance un actif économique décisif.
Sur le terrain constitutionnel, le moment fondateur s’enracine dans des usages d’États provinciaux. La monarchie lotharingienne se constitue par adjonctions et pactes. Les réformes de 1830, qui ne furent ni improvisées ni bavardes, mettent par écrit ce que deux siècles de pratique avaient rodé: une couronne héréditaire, des Chambres représentant provinces et intérêts, un Grand Conseil affermi, des municipalités dont les chartes sont confirmées sous réserve de l’ordre public et d’un impôt commun. La Charte de Bruxelles, promulguée à l’automne de cette année‑là, est l’un de ces textes qui vieillissent bien. Elle fait cohabiter l’ancienne dignité des provinces et la modernité d’une responsabilité ministérielle exercée devant la Chambre. Elle précise surtout que les langues du pays sont au service du droit et non l’inverse. Les débats de 1830, s’ils furent âpres, se soldèrent par une formule claire: deux langues d’administration générale, un tiers linguistique à statut local le long du Haut‑Rhin, et le principe que nul citoyen ne saurait être tenu à des démarches qu’il ne peut comprendre.
L’originalité de la Lotharingie est de faire de la différence un coût partagé et un bénéfice partagé. Cela s’appelle une politique.
— Pr Marie van der Meer, historienne de l’économie, Université d’Anvers
Cette politique a un prix, disait un ministre libéral des années 1860: traduire, éditer en deux colonnes, doubler les filières de formation, garantir la présence des deux langues dans la fonction publique. Ce prix est une prime d’assurance. Il évite que la coexistence se convertisse en conflit d’appartenances. Les textes fondateurs apprivoisent la pluralité en l’encadrant. Le Statut des Langues de 1856 a fixé des quotas dans l’appareil d’État et verrouillé l’égalité d’accès aux carrières. Le Pacte des Deux Langues de 1921 a prolongé la méthode en exigeant que les grands établissements publics, des chemins de fer à la poste et aux instituts scientifiques, puissent fonctionner dans la langue du public servi. Par ce labeur administratif, l’abstraction du “vivre ensemble” a été ramenée à l’échelle des guichets et des tribunaux. La prospérité commune ne s’est pas faite sans ornières. Le siècle des conflits continentaux a mis en tension la neutralité armée, principe inscrit dans le droit dès la Restauration et confirmé à Vienne. Les crises de 1848 et les guerres d’unification allemandes ont poussé nos dirigeants à renforcer les places de la Meuse et de la Trouée de Belfort et à instituer une Garde civique dont la mémoire remplit encore les vitrines des musées communaux. La doctrine a été simple: point de politique d’aventure, mais une défense crédible des frontières reconnues, une diplomatie qui parle peu et négocie beaucoup, et des approvisionnements assurés par des contrats à long terme. Cet effort a porté en 1914 lors de la grande crise du Nord, quand les états‑majors voisins ont compris que notre territoire constituerait un piège stratégique pour quiconque y engagerait la première faute. L’équilibre des forces et des intérêts a suffi à dissuader. La Lotharingie n’a pas connu l’illusion d’une neutralité sans armée. Les arsenaux de la Meuse, la place de Namur, les forts de Liège et le rideau vosgien autour de Belfort ont été entretenus avec constance. Mais la force principale est demeurée d’un autre ordre: une réputation commerciale qui, par la mer du Nord et par le Rhin, met en relation des économies complémentaires. Nos ports ont continué de jouer ce rôle cardinal. Anvers, bien sûr, étend ses quais dès les années 1880 et se dote d’entrepôts modernisés pour le grain américain et le minerai suédois. Ostende et Zeebruges prennent position sur le trafic passagers et sur la pêche hauturière. La navigation fluviale, avec le bief de Rupel et l’escalier de la Meuse, a soutenu l’industrie lourde. Les bourses de commerce de Bruxelles et d’Anvers ont trouvé leur rythme entre cotations de denrées, assurances maritimes et obligations des compagnies de canaux et de chemins de fer.
Au bassin K du port, ce sont les bateliers wallons qui arrivaient à l’aube et les remorqueurs flamands qui prenaient le relais. Personne ne se demandait quelle langue parlait le courant.
— Jan Peeters, ancien contremaître des docks d’Anvers, carnet de quai (1892)
Black-and-white press photograph inside a grand courtroom (Grand Council of Malines), 1937; gelatin silver print from a 4x5 Speed Graphic negative, single flashbulb illumination creating crisp highlights and hard shadows; dominant action: a young court clerk leaning forward to hand a bound stack of plain case files (no labels or text) to an older robed councillor with wire-rim glasses; wood paneling and high-backed chairs; shelving in background with book spines turned away from camera (no inscriptions visible); moderate grain, slight motion blur in the clerk’s hand; candid, asymmetric composition framed from aisle level.
Grand Conseil de Malines, 1937: un greffier remet un dossier à un conseiller. La centralité judiciaire a donné corps à l’unité du droit lotharingien. Archives judiciaires de Malines, tirage gélatino‑argentique d’après négatif nitrate, 1937
La neutralité a pris consistance par le commerce, la prévisibilité des règles et l’entretien des places fortes.
Le long feu des réformes a aussi touché la fiscalité. Dès la fin du XVIIe siècle, l’administration des gabelles et des accises est rationalisée. Les réfractaires crient à l’étouffement, mais les livres de comptes racontent autre chose: les recettes stabilisent les dépenses de souveraineté et l’investissement dans les chaussées pavées, puis dans les canaux, puis dans les rails. Au XIXe siècle, l’impôt sur les revenus commerciaux et salariaux est progressivement aligné entre provinces, ce qui réduit les arbitrages opportunistes et renforce le sentiment, chez les entrepreneurs, qu’ils évoluent dans un espace unifié. Les tribunaux commerciaux, appuyés par la Chambre de Commerce du Royaume, exercent une médiation rapide et peu coûteuse. À Bruxelles, la création d’un Institut des Statistiques en 1872 apporte un langage commun aux industriels du sillon wallon et aux négociants de la côte, unifiant des intérêts que l’on disait incompatibles. Ce travail d’aiguilleur a préparé l’épisode que les jeunes générations ont sous les yeux: la constitution de l’Union douanière nord‑européenne, siégeant à Bruxelles depuis 1948. L’histoire de cette union illustre une note constante de notre politique: relier sans absorber. Le secrétariat installé boulevard de l’Empereur a mis en place des tarifs extérieurs communs simples, des normes sanitaires partagées et des procédures d’origine qui fluidifient autant le transit rhénan que le trafic de la mer du Nord au Kattegat. Les services des Douanes du Royaume ont converti en quelques années leurs routines nationales en un métier d’union, à la satisfaction des chargeurs. Les statistiques des vingt dernières années parlent net: la part de Lotharingie dans les échanges de l’union a progressé par la force d’un outillage construit au long cours, des estacades d’Anvers aux faisceaux ferroviaires de la Meuse. Le cœur de cette réussite demeure Bruxelles. La capitale a beaucoup changé depuis les jours où l’on hissait les bannières de guilde dans ses rues étroites. Elle a grandi sans perdre sa fonction d’écoute. Les administrations parlent la langue du justiciable, la Chambre écoute les provinces, les universités échangent leurs chaires, la Banque du Royaume modère ses enthousiasmes. Les architectes qui ont dessiné les galeries, les gares, les ministères, ont été à l’école d’un pays qui se méfie des gestes trop vastes. Cette sobriété a du style. Elle a aussi une conséquence: elle ménage l’avenir. Les élargissements récents de l’Union douanière ont montré une capacité à accueillir des partenaires dont les habitudes juridiques diffèrent des nôtres. La machine s’est adaptée, parce que la capitale a appris depuis cinq siècles à bricoler des passerelles entre logiques concurrentes. On dira que tout commence à Saint‑Omer et s’achève sur la Grand‑Place, où le cortège du centenaire avance aujourd’hui au pas du tambour et du cheval, costumes de houppelande et uniformes d’arsenal mêlés. Il ne serait pas sérieux de faire de l’histoire un simple défilé. Ce qui tient, dans le temps long, ce sont des mécanismes de responsabilité. Dès 1518, la couronne lotharingienne comprend que son intérêt est de soutenir la continuité impériale, qui lui garantit des voisins prévisibles. La diplomatie de Trèves et de Vienne ne s’est pas écrite dans la dentelle, mais dans la régularité de signatures que d’aucuns jugent ennuyeuses. C’est cette monotonie apparente qui évite les emballements. En 1648, au traité de Westphalie, l’Europe reconnaît les frontières du royaume. Les chanceliers y voient moins la victoire d’une ambition que le constat d’une utilité. Deux siècles plus tard, à la Restauration, la même utilité préside aux confirmations de neutralité et au tracé des places fortes que nos écoles ont appris par cœur sur des cartes en relief.
La Lotharingie s’est rendue nécessaire en servant; ainsi a‑t‑elle pesé.
— Henri de Langres, député de Lorraine, débats de la Charte de 1830
L’histoire économique se lit aussi dans les crises, et notre pays en a connu, du krach des emprunts des canaux en 1847 à la contraction sidérurgique de 1931. Les remèdes n’ont pas toujours été élégants, mais l’État a appris à partager la charge avec ceux qui savent exécuter. Les provinces ont joué un rôle de premier plan par des caisses de secours et des fonds d’amortissement. Les banquiers, trop prompts parfois à s’enthousiasmer pour les charbons ou pour la spéculation maritime, ont trouvé des régulateurs décidés. La Banque du Royaume a, à plusieurs reprises, imposé des moratoires raisonnables qui ont évité des faillites en chaîne. Dans ces épisodes, on voit à nu l’avantage d’un État composite: ses acteurs possèdent des cultures économiques différentes qui, au total, se corrigent les unes les autres.
1969 color slide of a centenary parade on the Grand-Place, Brussels, shot on Kodachrome 64 with a Nikon F and an 85mm lens; saturated reds and deep blues with a slight magenta cast; dominant subject: a young drummer in Burgundian-era costume mid-step, head turned, natural skin texture and imperfect posture; behind him, standard-bearers carry flags with a Burgundian saltire motif (no text or lettering anywhere); damp cobblestones with scattered confetti, blurred spectators at the edge, ornate guildhouse facades in soft focus; candid, asymmetric composition capturing motion without any visible signage.
Cortège du cinquième centenaire, Bruxelles, mai 1969: costumes d’époque et formation civilo‑militaire défilent sur les pavés de la Grand‑Place. Service photographique du Royaume, diapositive Kodachrome, 1969
Relier sans absorber: ainsi s’est exercée la puissance lotharingienne dans la durée.
La géographie a fait le reste. Le pays s’étire des sables du littoral flamand jusqu’aux premières pentes vosgiennes. Entre les deux, une mosaïque de plaines fluviales, de plateaux crayeux, de bassins houillers. Cette diversité a imposé des infrastructures capables de supporter des trafics lourds et des vitesses variables. Les ingénieurs des Ponts et Chaussées du Royaume ont laissé dans les vallées de la Meuse et de la Semois des viaducs dont la sobriété de ligne force le respect. Les canaux côtiers, redressés après 1850, ont permis de maintenir en réseau les ports de pêche et les petits chantiers. Dans le Sundgau, la petite industrie textile et mécanique s’est nourrie de l’eau des rivières et de la présence d’une clientèle rhénane. Chaque portion du territoire a été reliée à une autre portion par une fonction précise, et c’est cet enchaînement qui a créé une économie nationale de bonne tenue. On mesure l’héritage de Saint‑Omer à un signe simple: le royaume s’est toujours pensé comme le meilleur instrument pour donner poids à des intérêts qui, sinon, se heurteraient sans profit. Les villes de Flandre ont trouvé dans la couronne une protection contre les soubresauts des mers et des monnaies. Les vallées wallonnes ont trouvé des marchés et des capitaux. Les terres de Lorraine et du Sundgau ont obtenu une police des routes et une justice cohérente. Les lieux de décision ont été dispersés avec discernement: justice à Malines, finances à Bruxelles, diplomatie à Namur durant un temps, puis rentrée des services à la capitale, ports aux mains de conseils locaux puissants, universités jalouses de leurs franchises. À défaut d’être spectaculaire, cette architecture a donné du rendement. Le professeur van der Meer, qui a passé des années à dépouiller les minutes des enchères du port d’Anvers, aime à dire que l’économie lotharingienne a appris à bâtir sur les angles morts. De fait, le royaume a souvent investi là où d’autres hésitaient. La première compagnie d’assurances maritimes à prime calibrée naît sur la côte flamande. Le premier syndicat mixte interprovincial pour un canal transfrontalier reçoit ses lettres patentes au XVIIIe siècle, à un moment où la diplomatie continentale se méfiait des partages hydrauliques. Le système de la concession encadrée, appliqué aux rails, a permis de lever des capitaux privés sans les livrer aux humeurs des salons financiers. Ce mélange de prudence et de hardiesse marque de sa patine la plupart des réalisations du XIXe siècle, des docks rouliers d’Anvers aux verreries de Charleroi et aux aciéries de Liège. Reste la question identitaire, à laquelle un anniversaire donne immanquablement de l’écho. On hésite à parler de “peuple lotharingien” au sens étroit; une identité lotharingienne, elle, s’est formée par cinq siècles de voisinage et d’habitudes partagées. Les mots ont parfois blessé, les cartes ont parfois crispé. La méthode a été, là encore, de préférer les instruments aux slogans. La coexistence de deux langues nationales et d’une troisième à statut local ne s’est pas construite par décret. Elle a mûri sous le poids des nécessités: commerce bilingue, armée qui s’entraîne indistinctement dans les deux idiomes, universités qui forment des juristes et des ingénieurs capables de lire les dossiers dans les deux versants du pays. La foule qui défile aujourd’hui sur la Grand‑Place en offre l’image la plus juste: on y reconnaît moins des tribus qu’un pays qui a fait de la pluralité une habitude de travail.
Le royaume s’est habitué à parler à deux voix sans cesser d’avoir une tête.
— Louise Rolin, conservatrice aux Archives de l’État à Malines
Ce constat doit beaucoup aux gestes initiaux. Le traité de Saint‑Omer n’est pas un parchemin vénérable sans suite. Il a été, pour reprendre une expression des financiers du XVIe siècle, un bon titre. Un bon titre s’apprécie à sa liquidité, c’est‑à‑dire à sa capacité d’être mobilisé en des circonstances diverses. Le royaume a mobilisé ce titre dans les grandes heures des foires, puis des bourses, lors des arbitrages entre villes et provinces, face aux États voisins quand il s’est agi de clarifier des droits de passage, à l’instant de l’industrialisation quand des choix de rails et de charbon ont dû être assumés, et au moment de l’immédiat après‑guerre quand il s’est agi de donner un siège à une union douanière appelée à pacifier les flux et à renforcer la compétitivité des ports nord‑européens. On comprend mieux, à relire l’acte de 1469, que sa vertu première fut de rendre la politique compréhensible pour des catégories sociales très différentes, du seigneur rhénan au maître de guilde flamand, du vigneron du Sundgau à l’ouvrier des aciéries liégeoises. La journée de commémoration, enfin, se referme sur un détail qui dira plus que bien des discours. Au Musée du Royaume, la grande huile représentant l’instant de l’investiture, copie du XVIe siècle d’un original disparu, trône dans la salle des traités. On y voit Charles recevant le glaive, Sigismond en profil grave, et derrière eux, à demi‑ombre, la silhouette d’un scribe qui tient un registre ouvert avec deux colonnes. Les conservateurs ont souvent commenté ce motif, qu’ils jugent banal. Il ne l’est pas. Cette double colonne, c’est le pays lui‑même: l’unité tenue par la duplication des instruments. Un registre où l’on écrit deux fois la même loi pour que chacun la comprenne. Un rappel utile, en année de centenaire, que la politique commence par l’intelligible.