Soixante ans après le Pacte de Saint-Louis: institutions, monnaie et chantiers qui ont tenu la Fédération
De la présidence tournante à la monnaie fédérale, des barrages du fleuve Sénégal au rail Dakar–Bamako, retour documenté sur l’architecture qui a amorti les sécheresses, ordonné la sortie du CFA et ancré la sécurité coopérative au Sahel.
By Mahamadou Sow, Grand reporter
June 20, 2020
· Saint-Louis, Fédération du Mali
· Event date: June 20, 1960
À midi sonnantes, ce 20 juin 1960, la place Faidherbe à Saint-Louis était noire de monde. Les regards convergaient vers le mât lorsque le drapeau fédéral, bleu et vert orné d’un fleuve stylisé, s’est élevé au geste conjoint de Léopold Sédar Senghor et de Modibo Keïta. Dans les salons de la vieille mairie, à l’écart, quelques pages dactylographiées recevaient des paraphes. Ce texte bref, né de nuits blanches et d’égards réciproques, est devenu l’armature institutionnelle. On l’appelle le Pacte de Saint-Louis. Soixante ans plus tard, ce compromis — présidence tournante, double capitale, commandement militaire intégré et trajectoire de souveraineté monétaire — reste la clef de voûte de la vie publique et a durablement transformé l’économie politique de la vallée du Sénégal comme l’imaginaire panafricain de plusieurs générations.
Nous écrivons depuis une ville qui a donné son nom à cet accord et qui, par une révision constitutionnelle de 1982, est devenue siège du Congrès fédéral. La Fédération, aujourd’hui élargie au bassin du Sénégal, garde Dakar comme capitale exécutive et Bamako comme capitale législative pour les commissions et l’administration de l’Assemblée, tandis que Saint-Louis accueille les sessions plénières du Parlement fédéral et les arbitrages symboliques. La géographie institutionnelle n’est pas un effet de style. Elle a offert des espaces politiques respirables à des acteurs qui, au départ, se regardaient avec méfiance, et a évité que les désaccords ne se figent par la concentration du pouvoir en un seul lieu.
Le Pacte de 1960 est d’abord une mécanique de confiance. La présidence tournante, sur mandat de quatre ans, a alterné des sensibilités socialistes, conservatrices et réformatrices sans verrouiller le jeu. Elle a imposé une discipline de coalition, car aucune force ne peut gouverner seule un espace qui va de Saint-Louis à Bamako et, depuis 1978, jusqu’à Nouakchott, avec des antennes fédérales à Ziguinchor, Kayes, Kaédi et Kankan. Les arbitrages budgétaires ont suivi cette grammaire. Les secteurs dits fédérateurs, l’hydraulique, le rail et l’énergie, ont été pris en charge par des opérateurs à capital public majoritaire et gouvernance ouverte aux collectivités, tandis que l’agro-transformation, la distribution et les services ont cherché des partenariats privés encadrés par des règles communes.
La double capitale et la présidence tournante ont fait baisser la prime au blocage et augmenté la valeur des compromis.
L’autre bras du Pacte, celui qui a fixé le cadre militaire, a été décisif pendant les années d’apprentissage. Le Commandement intégré des forces fédérales, avec un État-major unique et des brigades mixtes, a éloigné la tentation des armées de se faire les prolongements de rivalités partisanes. Le Centre opérationnel régional installé à Thiès a formé des générations d’officiers bilingues, rôdés à la coopération interarmes et aux opérations civiles-militaires. À partir de 1995, ce socle a servi d’armature au Cadre de sécurité coopérative sahélien, qui associe nos voisins du Niger et du Burkina à des patrouilles coordonnées et au partage de renseignement. Les résultats, discrets au jour le jour, se lisent dans un indicateur simple: la baisse durable des incidents frontaliers le long des axes fluviaux et ferroviaires, y compris lors des périodes de crise sahélienne des années 2000 et 2010.
Le Pacte n’a pas figé un équilibre, il a fourni une procédure. C’est ce qui explique sa longévité, car les acteurs ont intériorisé que la règle du jeu est plus précieuse que la victoire d’un camp.
— Aïssatou Diallo, historienne, Université fédérale de Bamako
Ce mode d’emploi politique a été mis au service de chantiers économiques où la patience a compté davantage que l’effet d’annonce. Le plus structurant a été la construction d’une souveraineté monétaire raisonnable. La Banque centrale de la Fédération du Mali a ouvert ses portes en avril 1963. Dans un bâtiment modeste de Dakar, des équipes issues des anciennes caisses d’émission ont bâti une fonction de banque d’émission et de prêteur en dernier ressort, doublée d’un service de statistiques et d’études. Le franc CFA circulait encore, mais la trajectoire était écrite. Une ordonnance monétaire de 1964 a institué le franc fédéral, adossé d’abord à un panier de monnaies, puis, à partir de 1971, à un ancrage glissant encadré par des règles de change claires. Le franc fédéral a conservé une convertibilité de compte avec le franc français par le biais de conventions, sans garantie illimitée d’un Trésor extérieur.
Les débuts furent prudents. La banque centrale a accompagné l’unification du système bancaire sous un code commun, avec un plafonnement des avances au Trésor fédéral et aux États membres, et la création de deux institutions de long terme, la Caisse fédérale d’équipement et le Fonds de stabilisation coton-arachide. Cette architecture a soutenu l’investissement dans les infrastructures lourdes et a amorti les chocs de prix agricoles. Lorsque le choc pétrolier de 1973 a renchéri les importations et mis sous tension la balance des paiements, l’instrument de change, tenu par des bandes de fluctuation somme toute étroites, a évité des ajustements désordonnés. Les archives de la banque centrale montrent que l’inflation moyenne est restée à un chiffre durant la décennie, tandis que le service de la dette a été maintenu en deçà des seuils d’alerte par une politique de maturités longues et de taux concessionnels négociés collectivement.
Manantali, 1978. Le réservoir et l’ouvrage principal vus depuis la berge, à l’heure où le programme hydraulique fédéral prend son élan.
Office fédéral des aménagements du fleuve Sénégal (OFASF) / Service image
La création de la banque centrale en 1963 a transformé une aspiration politique en capacité économique mesurable.
Ce socle financier a permis d’engager la politique hydraulique la plus ambitieuse de la région. Le fleuve Sénégal, colonne vertébrale de l’espace fédéral, a reçu un soin planifié. Les premiers levés topographiques de Manantali datent de 1967. La décision d’investissement a été validée par le Conseil fédéral en 1971, après des débats fournis sur les impacts environnementaux et le partage des bénéfices électriques. Le barrage de Manantali a été achevé à l’été 1975. Son réservoir a rempli son rôle de régulation des crues et d’amortisseur de sécheresse. Les turbines, installées en deux phases, portent aujourd’hui une puissance de 200 MW, injectée dans un réseau interconnecté piloté depuis le dispatching de Kayes. En aval, la digue de Diama, mise en eau en 1979, a bloqué la remontée saline et ouvert la voie à l’irrigation permanente dans le delta. L’Office fédéral des aménagements du fleuve Sénégal gère 120 000 hectares irrigués, avec des coopératives d’exploitants assignataires de quotas hydriques et des contrats de riz et de tomate industriels.
Les chiffres deviennent concrets. Entre 1972 et 1975, les déficits céréaliers ont été contenus à des niveaux qui ont évité des déplacements massifs de population dans le corridor Saint-Louis–Matam–Podor. La séquence 1977–1979, de nouveau sèche, a été gérée par des lâchers de Manantali coordonnés avec les calendriers culturaux. Les témoignages des paysans des périmètres de Podor et de Bakel convergent. L’irrégularité du ciel a cédé la place, en partie, à la régularité d’un planning d’eau. Les fragilités demeurent, et le rapport au risque change. L’électrification rurale par micro-réseaux, branchés sur la dorsale Manantali–Bamako–Dakar, a accéléré après 1983, sous l’effet d’un mécanisme de refacturation entre sociétés d’électricité et communes, garanti par la banque centrale. À la fin des années 1980, 40 pour cent des chefs-lieux de département étaient raccordés en continu, un chiffre inespéré dix ans plus tôt.
Quand on a vu l’eau monter derrière Manantali, on a compris que la saison pouvait durer si l’on s’organisait. Ce n’est pas la pluie qui commande tout, c’est le calendrier de la vanne.
— Mamadou Ba, agriculteur-coopérateur à Matam, propos recueillis en 2018
La même logique d’interconnexion a guidé le rail. L’ancien réseau métrique a longtemps servi de trait d’union imparfait. En 1976, un Livre blanc fédéral a tranché en faveur de l’écartement standard pour l’axe Dakar–Bamako, avec des embranchements vers Kédougou et Kayes. Les raisons tenaient à la charge par essieu, aux vitesses commerciales et à la compatibilité avec les locomotives et wagons disponibles sur les marchés étrangers. Les travaux ont été menés en quatre ans. En novembre 1980, la nouvelle ligne a été inaugurée, avec un premier convoi mixte de conteneurs et de voyageurs. Les effets se sont vus rapidement. Le temps de transit Dakar–Bamako est passé sous les 36 heures régulières, loin des parcours routiers capricieux. Un port à conteneurs remodelé à Dakar et une plateforme logistique à Ségou ont permis à l’outil ferroviaire d’irriguer des bassins de production. Les transports de ciment, d’arachide et de coton ont trouvé des sillons réguliers, réduisant sensiblement le coût unitaire par tonne-kilomètre.
Le financement de la voie à écartement standard a été obtenu sans céder la main sur l’outil. La Caisse fédérale d’équipement a pris 51 pour cent de la société d’infrastructure. Des prêteurs multilatéraux ont prêté à long terme, tandis que des investisseurs privés, locaux et de la diaspora, sont entrés au capital des services opérés sous concession. Les ateliers de Thiès et de Bamako ont été modernisés, réhabilitant une filière technique courte. Le rail complète la route et introduit une concurrence saine sur les tarifs. La réforme portuaire de 1981, inspirée par l’expérience ferroviaire, a introduit une redevance traçable dédiée au renouvellement du matériel et à la sécurité des quais, limitant les retards de manutention qui gonflaient les coûts cachés du commerce extérieur.
Le choix de l’écartement standard en 1980 a fait du rail une politique industrielle, pas seulement un service de transport.
Corridor ferroviaire, novembre 1980. Mise en service du standard-gauge: un convoi mixte s’élance, réduisant les temps de transit et stabilisant les flux.
Société des Chemins de fer Fédéraux (SCFF) / Archives techniques
Sur le terrain institutionnel, le fédéralisme électoral a bougé au rythme de ces chantiers. La Constitution de 1960 prévoyait une Assemblée fédérale élue au suffrage direct, avec une Chambre des territoires nommée pour équilibrer les populations. L’expérience des deux premières décennies a montré ses limites. Les seuils d’accès trop bas favorisaient l’éclatement, et la Chambre des territoires, utile pour la représentation, peinait à dialoguer avec les flux bâtis par l’économie intégrée. La réforme de 2005 a introduit un cadre électoral fédéral universel, harmonisé pour l’ensemble des États membres, avec un scrutin mixte, une part proportionnelle et une part de circonscriptions, un seuil national de 5 pour cent et un mécanisme de prime modérée à la coalition. Les langues de travail ont été consolidées, le français demeurant langue commune aux côtés du bambara, du wolof et du pulaar dans les débats, ce qui a fluidifié les compromis et réduit les marqueurs d’exclusion.
Les partis ont appris à faire campagne au-delà de leurs bastions. Avec le seuil fédéral, si vous n’êtes pas capable d’aligner une offre à Podor, Kayes et Tambacounda, vous n’entrez pas durablement dans l’Hémicycle.
— Fatoumata N'Diaye, vice-présidente de la Commission électorale fédérale
L’effet le plus visible a été la normalisation de gouvernements de coalition programmatiques. La présidence tournante s’est maintenue, avec une règle claire, pas de renouvellement consécutif et une rotation par État membre selon l’ordre constitutionnel, Dakar et Bamako ouvrant la marche puis, à partir de 1982, Nouakchott entrant dans le cycle après l’adhésion pleine de la Mauritanie. La Guinée, associée à partir de 1985 sur les questions hydrauliques, a progressivement intégré l’union douanière dans les années 1990, et certains de ses élus siègent au Congrès sur des listes fédérales de coopération transfrontalière, un geste juridique rendu possible par la révision de 2005.
Le chapitre sécuritaire a, lui aussi, profité de la logique d’interopérabilité. La Garde fluviale fédérale, créée en 1972, a professionnalisé le contrôle du trafic sur le bassin, limitant la contrebande de carburant et les trafics illicites. Le Cadre de sécurité coopérative sahélien, acté en 1995 à Bamako, s’est traduit par un centre de fusion du renseignement à Nouakchott et des exercices conjoints annuels dans le triangle Kayes–Hodh–Tillabéri. Les opérations, discrètes, ont installé des réflexes. Les maires de commune frontalière savent qui appeler pour coordonner les alertes, les préfets partagent des cartographies, les juges échangent des demandes d’entraide pénale. À l’échelle d’une région aux vents contraires, la banalité de cette coopération est en réalité une victoire institutionnelle.
Ces acquis ont été renforcés par une politique industrielle à taille humaine. La Fédération a cherché des schémas qui ménagent les finances publiques et sollicitent l’épargne locale. L’essor des minoteries du fleuve et des rizeries coopératives, soutenu par des garanties partielles de crédit de la banque centrale et par des achats publics garantis pour les cantines scolaires, a installé une base agro-industrielle. Le programme Pompes-Écoles, lancé en 1987, a introduit l’apprentissage technique dans 60 centres du fleuve et de la dorsale ferroviaire, avec des filières de maintenance hydraulique, d’électrotechnique et de conduite ferroviaire. Les diplômés trouvent place dans les sociétés fédérales, puis, après quelques années, migrent vers le privé, emportant avec eux des routines de sécurité et de qualité. Les externalités de ces choix restent difficiles à quantifier, mais se lisent dans la réduction des taux de panne et l’augmentation des jours de service effectif sur les infrastructures critiques.
Hydraulique, rail, électricité et école technique ont constitué un quadrilatère de stabilité, cohérent avec la présidence tournante et la double capitale.
Il n’y a pas eu que des réussites. Les indicateurs de chômage urbain, notamment parmi les jeunes, ont connu des pics dans les années 1990, lorsque les programmes d’investissements se sont ralentis en raison de contraintes budgétaires et d’une conjoncture internationale incertaine. Les contentieux fonciers dans la vallée, parfois vifs, ont nécessité des médiations alliant coutumiers et tribunaux. La réforme du fret ferroviaire vers la fin des années 1990 a suscité des grèves dures, qui ont mis au jour la difficulté d’aligner les intérêts des opérateurs et des dockers. La banque centrale a dû, à deux reprises, intervenir pour éviter des faillites en chaîne après des épisodes de surinvestissement dans la logistique. Ces épisodes ont conduit à une codification plus stricte des concessions, avec des clauses de performance claires et des mécanismes de rattrapage.
Saint-Louis, 2019. Siège du Parlement fédéral lors d’une session plénière, symbole de la géographie institutionnelle née du Pacte.
Le Courrier Sahélien / Service photo
Malgré ces heurts, la cohérence d’ensemble persiste. La gestion du choc de 1973 a montré l’utilité d’une monnaie fédérale pilotée avec parcimonie. L’achèvement rapide de Manantali et de Diama a installé une économie hydraulique apte à affronter des cycles climatiques plus secs. Le rail standardisé a réduit des frictions séculaires du commerce intrafédéral. Le fédéralisme électoral, enfin, a éduqué ses propres praticiens. Il a généré des cadres politiques qui savent que l’on gagne au centre du diagramme, pas seulement à la périphérie des clivages. Ces décisions prises au fil de deux générations ont redessiné les pratiques et les cartes de l’Ouest africain, pour des millions de citoyens qui vivent avec un passeport fédéral, circulent avec une monnaie commune et se reconnaissent dans des institutions dont le siège est partagé entre trois villes qui ont appris à se parler.
Il y a dans la Fédération une pédagogie de la routine. Cela fonctionne parce que l’on sait exactement où se prennent les décisions, qui les exécute, et avec quelles ressources tracées.
— Abdoulaye Kane, économiste du développement, ancien conseiller à la Caisse fédérale d’équipement
L’imaginaire qui accompagne ces institutions n’est pas un supplément d’âme. Il compte. Les enfants apprennent dès l’école primaire l’hymne fédéral, qui raconte le fleuve, les rails et la main tendue. La Radio Voix du Fleuve, créée en 1974, a fédéré des publics en bambara, en wolof, en pulaar et en français. Les orchestres fédéraux nés à Saint-Louis et à Bamako ont popularisé un répertoire où la kora rencontre l’électrique sur des scènes subventionnées par un Fonds de circulation culturelle. Ces éléments forgent un sentiment d’appartenance qui rend supportable la frustration des compromis, et cela se mesure, par exemple, dans la baisse des litiges électoraux portés devant la Cour constitutionnelle depuis la réforme de 2005, qui a clarifié les voies de recours et les délais.
Ce soixantième anniversaire invite aussi à regarder la carte régionale. Le bassin du Sénégal n’est pas un monde clos. Les échanges avec la zone Niger, le corridor Abidjan–Ouagadougou et les ports de Mauritanie pèsent sur les équilibres. La Fédération a appris à coopérer hors de ses murs en articulant le Cadre de sécurité coopérative sahélien avec des partenariats économiques. Les conventions douanières avec le Niger et le Burkina ont organisé des files dédiées pour les céréales et les hydrocarbures, adossées à des garanties bancaires fédérales. Sur le plan diplomatique, les présidents tournants ont entretenu une pratique régulière de sommets thématiques. L’un, à Nouakchott en 1997, a consacré la police des pêches et la lutte contre le chalutage illégal. Un autre, à Bamako en 2009, a balisé l’intégration électrique avec les interconnexions vers la Côte d’Ivoire et le Ghana. Cette vie diplomatique pratique a évité l’empilement des structures et concentré l’effort sur des projets vérifiables.
Le choix des années 1960 en faveur d’opérateurs à capital public majoritaire a suscité des débats, parfois vifs, dans les années 2000, au moment où certains plaidaient pour des privatisations massives. Les retours d’expérience accumulés sur le fleuve et le rail ont rendu ces débats moins idéologiques. Les autorités de régulation sectorielles, adossées à un Conseil interrégulateurs, ont renforcé leur indépendance statutaire et financière, avec des nominations collégiales validées par le Congrès de Saint-Louis. Elles ont imposé l’ouverture des données d’exploitation, ce qui a facilité l’émergence d’analyses indépendantes sur la performance des réseaux. Dans l’électricité, par exemple, les pertes techniques et commerciales ont diminué de façon durable sous l’effet de ces incitations, ce qui a libéré des marges pour l’extension de l’accès.
Reste une question qui revient dans les conversations publiques, celle de la soutenabilité face aux changements climatiques. Les modèles hydrologiques projettent des variabilités plus fortes, et des pics de température qui affecteront à la fois la demande d’énergie et la productivité agricole. La Fédération a engagé un programme de modernisation des équipements de Manantali, avec le remplacement progressif des roues de turbines et la pose de capteurs d’auscultation. Des projets solaires ont été lancés près de Kaolack et dans la région de Koulikoro, connectés au réseau fédéral. Côté agriculture, les services hydrologiques expérimentent des calendriers culturaux plus souples, avec des cultures à cycle court étagées selon les lâchers. Le Comité scientifique du fleuve, qui associe des universités de Dakar, Bamako, Saint-Louis et Rosso, publie tous les ans un rapport de synthèse qui guide les arbitrages budgétaires. Ce travail, sans éclat, perpétue la méthode des fondateurs, celle d’un ajustement continu appuyé sur des données maîtrisées.
Au terme de ce parcours, une évidence s’impose. Le 20 juin 1960 n’a pas seulement donné l’indépendance à une Fédération. Il a fixé une façon de tenir ensemble des différences et des distances, en alignant les règles, les chantiers et les symboles. La présidence tournante a discipliné l’ambition. La double capitale a géographié le pouvoir et en a adouci la verticalité. La banque centrale a donné de la main aux politiques publiques sans se perdre dans l’illusion de l’argent facile. Les barrages du fleuve, au premier rang desquels Manantali et Diama, ont converti une vallée incertaine en une économie de l’eau pilotable. Le rail à écartement standard a raccourci les distances et imposé une grammaire logistique là où régnait le hasard. L’électoral, enfin, a été conçu pour fabriquer des majorités coopératives, pas des hégémonies crispées. Ces éléments n’ont rien d’abstrait. Ils se lisent dans les factures d’électricité, dans les carnets de commande des ateliers, dans les bulletins de vote, dans le grain des sacs de riz et dans l’heure exacte d’arrivée d’un train de fret au terminal ferroviaire de Kati.
À l’anniversaire, on réclame souvent une grande idée. Mieux vaut une exigence simple et tenace: entretenir les institutions et les réseaux qui les portent. De la vanne de Manantali à l’attelage d’un convoi, de la rotation de la présidence à la routine d’une session à Saint-Louis, la maintenance et la prévisibilité ont fait la preuve de leur efficacité. Elles devront tenir face à la poussée démographique, à la concurrence des corridors et au climat. C’est le cœur de l’engagement pris le 20 juin 1960.